
Résultats du concours de haïku 2002 ; G Prémel, La singularité... ; A Penrhyn Jones, La mondialisation... ; 2 nouvelles : H Bellec, C de Lacour ; D Prungnaud, Chroniques de l’air du temps ; Situation de la poésie en langue bretonne (Alan Botrel, A Renault, L Tangi et B Tangi) ; G Quéré, À propos d’une photo (2) ; Flandre : culture invitée, P Gillaerts, L Van Doorslaer ; C Denis, artiste invitée ;
Pour ce deuxième concours de haïku consacré cette année au thème de l’eau, c’est une fois de plus votre enthousiasme et votre participation qui ont créé la surprise. Cette fois-ci, le nombre de participants a doublé, par rapport à l’an dernier ! Vous êtes 221 à avoir participé à ce concours, contre 127 l’an passé. La qualité aussi a fait un bond en avant, puisque pour ce deuxième concours, toutes les catégories sont représentées au palmarès final. Mais pour faire les choix, les débats ont été vifs, et les décisions difficiles à prendre !
Mais ce succès, outre l’indéniable qualité de vos envois, est aussi venu de la mobilisation qu’a provoquée ce concours. Beaucoup d’amis du haïku ont contribué à le faire connaître. Merci à vous tous, en particulier à Serge Tomé, Jean-Yves Bauge, Rozenn Milin, Pierre Tanguy, Fanny Chauffin, du Festival Taol Kurun, et notre président du jury, Ban’ya Natsuishi, qui, malgré des problèmes de santé, a énormément œuvré pour la réussite de cette entreprise. Il faut saluer aussi la mobilisation des enseignants, qui ont su donner aux élèves le goût d’écrire et de découvrir la richesse des langues dans lesquelles ils leur font découvrir le monde.
Vos haïku sont venus de nombreux pays. Une majorité nous est parvenue de Bretagne, mais aussi de tout l’Hexagone, de Marseille, de Mende, de Limoges, d’Aix-en-Provence, de la région parisienne (où les Bretons sont nombreux à avoir concouru !), mais aussi de Belgique, de Roumanie, d’Allemagne, du Québec, de Yougoslavie, et même du Japon !
Place maintenant au palmarès du cru 2002 !
La sélection commentée de ces haïku a été réalisée par Jean-Yves Bauge, membre du jury pour la catégorie "haïku en gallo".
1. Premier prix enfants, Magalie Le Vexier, 6e-B Collège des Livaudières, Loudéac
| L’iao d’ivér gerouante L’iao d’aotomne ateinante L’iao de printemps net benése |
Eau d’hiver glaciale Eau d’automne énervante Eau de printemps toute contente |
Un haïku sobre et plein de fraîcheur avec ses 17 syllabes de règle.
2. Deuxième prix enfants, Marie Giboire, 6e-2 Collège René Cassin, Cancale
| A s’egâller dan l’iao les margates joussent à qhute o mes qhetes e les petits paissons |
Tout en se dispersant dans l’eau les seiches jouent à cache-cache avec mes jambes et les petits poissons |
C’est encore la fraîcheur qui caractérise cette originale scène marine d’une jeune cancalaise.
3. Troisième prix enfants ex-aequo, Guillaume Brouazin, 3e Collège Louis de Chappedelaine, Plenée-Jugon, Damien Marlier, 4e-A Collège François Brune, Pleine-Fougères
| Le toc-toc de la pyé s’casse su lé carraouse et j’en së tout erferdi |
Le toc-toc de la pluie brise sur les carreaux et j’en suis tout refroidi |
(Guillaume)
Beaucoup de sobriété ici encore pour évoquer l’aspect obsédant de la pluie.
| Pllée de basse séson su le chemin une fome versée come si qu’o sortiroet d’un put |
Pluie d’automne sur le chemin une femme trempée comme si elle sortait d’un puits |
(Damien)
Une vision plus sombre de l’eau avec tout le fantastique lié en Haute Bretagne aux histoires de puits et de lavoirs…
Prix spécial enfants, pour le t ravail collectif réalisé par Élodie Étienne, Mathilde Heuveline, Amélie Jouchet, Anne-Solène Le Borgne, élèves de 3e-A, Collège des Livaudières, Loudéac
| Dan la coqhète carottes qi dansent Patasses qi s’afondrent naviaos qi montent Pévr e sé, ça boué |
Dans la cocotte carottes qui dansent pommes de terre qui tombent au fond navets qui surnagent , poivre et sel, ça bout |
Ce haïku a été conçu sur le modèle d’une comptine gallaise, avec en prime le côté culinaire de l’eau, du rythme et de l’humour :"Dans la fontaine de Gourgousson / y en a qui viennent y’en a qui vont / y en a qui perdent lous cotillons".
1. Premier prix adultes, André Le Coq, Loudéac
| La ouissey erpile d’aca o sés biaos brins qe qhesent lés ardeises |
L’ondée redouble d’intensité avec ses jolies gouttes que cuisent les ardoises |
Un tableau peint sur le vif d’une pluie d’orage avec les sonorités en guise de couleurs.
Daou rummad zo bet kinniget deoc’h ar bloaz-mañ, da lared eo heni "ar vugale", hag heni "ar re deuet". Trugarekaad a reomp an oll re o deus kasset deomp barzhonegoù ken plijus da lenn ! Trugarez d’ar gelennerien o deus labouret gant o skolidi ewid kemer perzh er genstrivadeg-mañ.
1. Ar pris kentañ zo bet roet da Hélène Cadalen, deus Skolaj Sant-Josef, e Gwitalmeze
| O teverañ emañ an dour ha me staget gant al labour |
2. An eil pris zo bet roet da Anne-Claire Lenaff, deus Skolaj Sant-Josef ivez
| O vageal war ar mor emañ an deñved hag a darzh ouzh ar roc’h |
3. An trede pris zo bet roet da Elodie Pellen, deus ar memes skolaj
| An eon gwenn en em astenn evel kleiz |
Gweltaz Duval-Guennoc, eus Skolaj Sant-Frañses e Lesneven, en deus skrivet, siwazh, haïku heb dour enno, med fentus ha dedennus memestra !
1. Diviset eo bet gant ar jury,a-unvouezh, reiñ ar pris kentañ da Philippe Babilotte, eus Brest
| Avel a-benn izel eo ar mor huchal a ra an den kozh |
2. An eil pris zo bet roet da Annaïg Kervella, eus Roazhon
| E melezour ar feunteun skeud ar sant en aour hag en arc’hant |
3. An trede pris zo ewid Goual Belz, eus Pondi
| Saotradur mab-den Àr ar mor hag en aer El Niño fachet |
Hor gwellañ gourc’hemennoù ewid ar re eo aet ar maout ganto !
Cette fois encore, les enfants nous ont étonnés par l’audace et la force de leurs compositions.
1. Premier prix, Mehdi Laqunanbi (à l’unanimité), de la classe de 6e-III du Collège de la Villeneuve, Saint-André-les Vergers
| Je suis l’eau j’accepte tout le monde |
Ce haïku a été apprécié pour son caractère si ouvert, inattendu et généreux.
2. Deuxième prix, Klervi Stéphan, Collège Diwan, Quimper
| Dans quel endroit il y eut de l’eau pour la première fois ? |
Voici une composition pleine du mystère du monde...
3. Troisième prix ex-aequo, Claire Garcia, Billère, et à Rémi Blancheton, École de Pédiatrie de l’Hôpital de Limoges
| Dans l’éternité bleue de la mer un marin a perdu la vue (Claire) |
Sur la haute colline le château d’eau m’observe (Rémi) |
Le président du jury, Ban’ya Natsuishi, a conclu en qualifiant ce concours catégorie "enfants" d’"événement merveilleux".
1. Premier prix, Frédéric Brayard, Bordeaux
| Flaque la marée n’a pas emporté la lune |
Un haïku remarquable de concision et de musicalité.
2. Deuxième prix ex-aequo, Reï Hatano, Japon, et Micheline Beaudry, Québec
| Sur tes côtes ma paume errante écoute la mer du fond de ton corps (Reï) |
La lune arrondit la nuit d’eau au détour du fleuve (Micheline) |
3. Troisième prix, Yves-Marie Labat, Guimiliau
| Dernière goutte bue au bidon fin d’une certitude |
Un prix du haïku humoristique a été décerné à Christine Allo, de Quimper
| Vieux granit enfoui Fontaine vénérée L’onde quête l’euro |
"Plus que la colère (...) Plus que le sanglot..."
1 Pocket, déc 2001
Pablo Neruda, cité par Ingrid Betancourt
dans La rage au cœur1
2 Trésors de la langue française, Éd. CNRS, 1974
« Anomie : Absence de normes et d’organisation stable, désarroi qui en résulte chez l’individu. »2
Mon père n’est plus. Achevée, bouclée, on dit, sa vie.
Puis, quelques semaines après, est mort mon père symbolique.
L’un qui détourne.
Et celui, irritant de nous confronter au réel, qui assume la connaissance ; il ôte, tenace, ces lambeaux de masques que nous aimerions titiller en évitant les vrais affrontements et le risque de solitude.
La même époustouflante intelligence ; dans un usage différent. Un deuil dévastateur.
Recul. Chambre carrelée et claire, d’où l’on aperçoit de hauts chênes à travers la porte-fenêtre ; un censeur, au rapport, tranche : "Vous ne vous entendez pas, c’est manifeste..."
Elle reste sans voix. Que répondre à un constat aussi sommaire, et hélas probablement vrai.
Le vieillard acquiesce, sans un mot, s’adossant au fauteuil. Tout est dit.
À un autre fragment de là, j’ai été stoppée net par une odeur inattendue de cyprès et d’épis. Une odeur de bord de champ, l’été ; souvenir d’une halte peut-être dans le cours d’un voyage. Pour ne pas perdre pied, je cherchai à me remémorer leur nom de céréales. Trop lâches épis pour du blé ; ni du seigle ; ces épis pendant : ce doit être de l’orge. Après seulement j’ai pu penser à toi. D’immenses étendues d’une mer brûlée. Un pique-nique à l’ombre de cyprès, dans la suffocation de fin juin en Vieille Castille, avant la moisson. J’ouvrais les gros bourgeons fendus des coquelicots, dépliant leurs pétales soyeux et pourpres.
Arrivée en vacances ; après dîner tu laissais dans cette maison retrouvée la mère, la sœur, la femme, la fille ; tu partais marcher seul, en silence, bras croisés dans le dos, observant les façades, les vignes, le lointain, de tes gros yeux noirs. J’accourais, tirais la manche, prenais ta main ; je ne sais plus qui, de nous deux, pointait du doigt le ciel ; tu me nommais les étoiles. D’autres dimanches, c’étaient tous trois que nous allions par des sentiers à mi-côteaux, œufs de salamandre, têtards ; tu désignais les schistes, les granits et les grès, maman se lançant dans un discours sur les roches métamorphiques.
Il y avait au printemps des iris d’eau, en automne des lapins entre les cistes ; les cailloux roulaient dans les chemins. On s’arrêtait devant un scarabée reculant, pattes arrière sur sa volumineuse boule ocrée. Je trouvais aux choses presque inertes des ressources insoupçonnées.
On ne s’entendrait pas ?
Ces deux qui marchaient sur la route le soir ; ces trois par les collines ; en halte au bord d’un champ, étaient-ce donc d’autres que nous ? M’as-tu seulement tolérée, tant d’années ?
Au seuil de la mort – elle ac...court, lui do...nnant la main, tend...re, inqui...ète – il fulmine en silence, dardant ses yeux. Pas un mot. Il ne veut pas s’en aller seul.
Je nage, je nage, me hisse sur le bord de la piscine. On dirait que cette marge de pierre claire c’est un champ. C’est, père symbolique, par d’autres champs que tu me sors de l’eau ; non pas un jeu de mots ; un champ : si juste image ; comme habitus, qui, sans aller jusqu’au latin ressemble à une habitude habitée avouant ses hiatus !

Illustration, Annabelle Lehre
La tendresse avec laquelle certains parlent de toi, me fait du bien... Pierre Bourdieu "était le sociologue, ou le philosophe (...) le plus cité dans le monde (7000 pages sur le Web !), on allait jusqu'à le comparer à Freud ou à Marx – ce dont il eût souri – pour avoir fait dans la sociologie une "révolution" comparable à la leur." (Robert Maggiori, journaliste). Mais combien d’ennemis, aussi... On apprend ta disparition. Je téléphone aux radios, et aux chaînes, pour connaître les horaires des hommages attendus. À TF1 on répond sans états d’âme :
"Monsieur Bourdieu ?" (déjà le "Monsieur", d’une "distinction" particulière), "vous savez, il n’aimait pas les média ; non, nous n’envisageons rien." Le ton est sec, suffisant.
Quel traitement mesquin, aberrant. Quel aveu de la terreur que les dévoilements que tu opères, inspirent. Tu "n’existes" pas. Par cette opération magique on espère passer à travers.
N’avait-on pas depuis quelques années d’ailleurs inventé la formule : "le-cas-Bourdieu" pour mieux t’envelopper d’opprobre, du genre "ne pas toucher" sauf à ne plus faire partie de l’intelligentsia à la mode !
Et je comprends mieux quand tu commences à être abscons, quand tu t’entoures de périphrases et de digressions – tant de précautions. Tu déploies sans ellipse ton raisonnement, il n’y manque pas une racine carrée ni tous les filets ruisselants d’eau et brillants des poissons amassés par l’expérience des savants antérieurs qui t’ont porté. Je suis émue de sentir – ce qui rend ton raisonnement un peu lourd – cette crainte de tes détracteurs à l’affût ; et tu sais qu’ils vont encore se multiplier, mais tu avances. Tu sais que ce que tu dis ne peut que déplaire. Quand tu écris La domination masculine, dans le même temps tu te mets les féministes à dos ; un comble !
Pire, tu t’auto-analyses en tant que sociologue, donnant toutes armes pour te battre.
Tu as peut-être oublié quelque chose, c’est de nous prévenir que pour lire tes textes il faut avoir une capacité respiratoire hors du commun : lire un paragraphe de toi, c’est le déclamer tout entier, tenir la longueur, avoir de l’endurance.
Tes phrases parfois s’alambiquent, emplies à la fois de réminiscences subtiles, et des mots précis ou précisément inventés et justifiés, nécessaires à ton raisonnement, dans l’enchaînement rigoureux où t’entraîne la démonstration, à la manière complète dont Proust, que tu admirais, tenait en même temps les dizaines de fils d’un complexe écheveau.
On entre dans cette apparence d’inintelligibilité (on ne connaît ni le grec, ni tel auteur que tu cites), on va perdre le fil, mais non, en parallèle tu donnes et le surf et la vague, on te suit encore, on renoue, on exulte : on est amenés au bandeau qui nous aveuglait. Et tu ajoutes (est-ce de l’humour ?) qu’il n’est pas suffisant de comprendre pour être délivrés !...
Toi qui bouleverses notre analyse du monde, pointant les marchés symboliques, tu nous donnes à découvrir ce jeu où ne pas être dupes demande une ascèse et une relation de rivaux chatoyants, difficile, l’apprentissage d’une autre forme vivifiée de la démocratie.
Comme le soi-disant "trop" médiatique Bové, tu dis aussi trop tôt des choses vraies. Détesté de celles et ceux dont tu relativises les espoirs, tu recentres douloureusement les enjeux :
"Il est encore temps de secouer les gouvernements sociaux-démocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux de Chimène, surtout quand ils en reçoivent des avantages sociaux de toutes sortes..."
"Nous sommes confrontés à une politique de mondialisation. (Je dis bien une "politique de mondialisation", je ne parle pas de "mondialisation" comme s’il s’agissait d’un processus naturel). (...) c’est déjà tout un travail de recherche qui est nécessaire pour la découvrir (...) La question étant de savoir si ceux qui anticipent à partir de leur savoir scientifique les conséquences funestes de cette politique peuvent et doivent rester silencieux. (...)"
"Le chercheur n’a pas le choix : s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de délinquance, une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de criminalité, une corrélation entre les politiques néolibérales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne pas le dire ? (...)
Il faut appeler les choses par leur nom."
3 Inédit publié par Le Monde Diplomatique de Février 2002.
Mais "Le mouvement de résistance à la politique néolibérale est globalement très faible, et il est affaibli par ses divisions : c’est un moteur qui dépense 80% de son énergie en chaleur, c’est-à-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits..." Pierre Bourdieu.3
Tu es imparfait d’être si intellectuellement honnête : "Les bourdieusiens ne disent pas comment on passera la journée..." ( J.-C. Cambadélis, député).
C’est dans cette tension – de nous aussi qui allons mourir – en cela, que tu es aimable.
Imaginons que tu m’entendes ; respectueuse, je viendrais te parler du pays :
"... Enta ha bèro, que cau ? Sabé-s facha
Se sab facha-s, même un pèc qu’en hara."
Victor Maum en
Pour faire des vers, que faut-il ? Savoir se fâcher
S’il sait se fâcher, même un sot en fera.
4 Denez Prigent, extrait de "E trou ar gêr" du CD Me ‘Zalc’h Ennon Ur Fulenn Aour
Vois aussi comme ces peuples se répondent : là, dans un village pyrénéen cette vieille femme dévote dit à son curé médusé : "Ath darrèr deth clòt arreu" (après, il n’y a rien), et ici un jeune homme4 :
« Deus ar bed-mañ ‘chomo netra
‘Blamour da se am eus joa ! »
Dans ce monde-ci ne restera plus rien
C‘est pour cela que je suis heureux.
Toi qui est de la génération qui a vu s’éradiquer le béarnais, cette langue subtile que Montaigne trouvait plus riche et expressive que le français, me dirais-tu pourquoi à St-Engrâce on écluse plus que de raison, pourquoi les jeunes gens font des courses poursuites, la nuit, à reculons dans les départementales escarpées, au macadam troué ; on y compte "un suicidé par famille, les femmes se noient, les hommes se pendent" ; j’entends la mère d’Emmanuel murmurer : "Qu’opposer, individuellement, à un irrespect collectif ?"
Te parlerai-je de la Colombie, d’Ingrid qu’"on" a enlevée à quelques semaines d’un scrutin présidentiel. Les dépêches des agences de presse occidentales recopient machinalement la désinformation : "Elle n’avait, dans les sondages, que 2% d’intention de vote". C’est ce qu’on disait aussi en 1998 avant son score inouï au Sénat.
Au Brésil Celso Daniel, maire de San Andre, près de Sao Paulo a été kidnappé le 21 Janvier et assassiné. Il œuvrait pour la participation citoyenne dans la gestion publique, et se représentait aux élections. En un an c’est le deuxième maire progressiste supprimé.
Ce matin, guettant de voir si les nuages allaient enfin se dissiper, ne sachant si je pourrais aller tailler des pommiers à Riec, il y a eu, après le café pris, 6h58 sur Radio Neptune, un air.
Écoutant démarrer ce morceau, transfigurée sans transition par l’atmosphère qu’impulsent les harmonies et les timbres de ce jazz désuet, je ferme les yeux, accoudée mollement au dossier de la chaise à côté. Ma bouche, alanguie, va s’entrouvrir... ! je te revois, amaigri, t’endormant, bouche ouverte... Cette peau si fine, qui va de l’aile du nez à la mâchoire inférieure, c’est elle qui a dû céder la première, devenue cassante comme du parchemin. Le bourrelet durci de la lèvre a duré davantage, puis ça a dû casser, quelque part au menton, aussi sous la narine translucide.
Je t’en veux d’être mort, de m’avoir trop promis ; et combien tu me haïssais, déclinant, de me voir te survivre et même, m’épanouissant de ton emprise qui – les côtes aussi claquent, il n’y a plus de chair entre, la vermine sans doute – se fissurait par pans entiers. Je suis là, sous la terre, te tenant compagnie, me réchauffant à tes os froids, comme toujours. Et toi, indifférent, apeuré, versatile.
Remerciements à Georgette Cassagne, militante associative et à Patricia Heiniger- Casteret, Maître de Conférences à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour.
Danièle Prungnaud vit à Brest depuis une dizaine d'années. Elle est jardinière indépendante.