numéro 12

couverture et sommaire

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Entretien avec O. Ar Moign (an Ofis ar Brezhoneg) ; A.-D. Martin, essai sur Jeanne Nabert ; R. Montserrat, La ville qui aurait dû disparaître.... (récit) ; 5 poètes en Haute-Bretagne (P. Dreano, M. Langlois, J. Rebours, B. Ôbrée, Vonaod) ; G. Quéré, À propos d’une photo (3) ; J.-Y. Le Disez, Roland Becker ; C. Goël, Une page de tournée (nouvelle) ; C. Demeuré-Vallée, Rencontre Identités et démocratie ; 2 voyages : photos d'Inde de P. Courtault, récit de N.-L. Catrice (Mexique) ; entretien avec E. Moalic + reportages sur le Festival de cinéma de Douarnenez par D. Caraës et M. Cortella ; lancement du 3e concours de haïku d'hopala ! ; Bertrand Bracaval, artiste invité + essai de J. Heurtel et G. Prémel ; Impressions...

La ville qui aurait dû disparaître
L’enfant qui n’aurait pas dû naître

Ricardo Montserrat *

* Ricardo Montserrat est romancier et auteur dramatique. Son dernier roman, No Name, a été publié en 1998 au Mercure de France. Sa dernière pièce Je me suis tue, paru aux éditions du GACO en 1999, a fait l'objet de plusieurs représentations en Bretagne et en France. Il dirige des ateliers d'écriture et de création à Lorient, à Roubaix et en Corse.

Avec nos remerciements à la Maison Internationale des Poètes et des Écrivains de Saint-Malo, qui nous a accordé l'autorisation de reproduire ce texte, conçu pour les Promenades poétiques de 2001.

À Bernard Hue, l’ami des premières heures

Je raconterais si j’en avais le temps l’histoire d’un enfant blond qui n’aurait jamais dû naître. Durant une semaine il fut donné pour mort. Il était si bleu, il était si maigre. Et la guerre avait duré si longtemps bien après que la paix fut signée et les Allemands en allés. Au moins dix ans. En 54 quand je suis né, elle n’était pas terminée. Vous ne me croyez pas, vous avez oublié, et pourtant c’est vrai.

L’histoire d’un enfant fier d’avoir survécu à la guerre.

Je raconterais si j’en avais le courage l’histoire d’une ville qui aurait dû disparaître comme avaient disparu au même âge Brest, Lorient, Le Havre et tant d’autres villes d’ici et de là. Durant des semaines, elle fut donnée pour morte. Elle était si noire, l’incendie avait duré si longtemps bien après que la paix fut signée et les Allemands en allés. En 54, quand je suis né, il n’était pas éteint. Vous ne me croyez pas, vous avez oublié, et pourtant c’est vrai.

L’histoire d’une ville fière d’avoir survécu à la guerre. L’histoire d’un enfant fier dans une ville fière.

Le dernier étage de l’immeuble, rue Mahé de la Bourdonnais, puait la misère. Ma grand-mère tendait le linge rapiécé sur des cordes à poulie qui traversaient la cour d’une fenêtre de pauvre à une autre fenêtre de pauvre. Les riches étaient partis dans leur maison de campagne à Rochebonne ou Paramé en attendant la fin de la reconstruction. Un oiseau chantait à tue-tête dans la petite cage de la minuscule cuisine. Mon grand-père Agustín qui avait perdu la tête en Espagne lui apprenait à siffler des chants révolutionnaires. Moi, je ne chantais pas. Monté sur une chaise dans ma chambre, je regardais par une lucarne la mer monter à l’assaut du Fort national. Je traversais en même temps que les vagues le miroir invisible qui me séparerait à jamais de la réalité.

Impression fabuleuse d’une enfance luxueuse tant mes ciels malouins étaient lumineux, mes ruines faramineuses, mes promenades sur les remparts seigneuriales et le manteau qui recouvrait la géante de sable fait d’épais lin bleu bordé d’hermine blanche. Mes pluies étaient de cristal, mes ciels gris argentés et mes pavés luisaient avec un soupir satisfait. Je m’endormais, debout, le regard tourné vers les Bés.

On disait que c’étaient les portes vers un autre monde. On disait tant de choses sur ces cailloux qui avaient résisté aux tempêtes et à l’Histoire en mouvement. On disait qu’un géant y était endormi. Pas Chateaubriand, que je ne connaissais qu’en bronze, trop gros, trop gras, trop ventru pour me faire rêver. Je l’imaginais en concierge du Grand Bé, boudiné dans sa livrée, saluant avec obséquiosité les morts qui passaient devant son caveau, pour se rendre au bal des macchabées. Jacassant et trottinant tel un goéland acariâtre derrière les revenants illustres ou les corsaires malotrus qui crachaient à ses pieds le jus saumâtre de leur chique. Il fallut attendre l’adolescence et ses noires plongées dans les ivresses poétiques pour découvrir que l’adipeuse statue avait été lui aussi un chat maigre rêvant de voyages, de fantastiques chevauchées et d’amours enfiévrées. Qu’il était lui aussi mort plusieurs fois dans l’ombre du désespoir, mort et rené. Oh, les noms que l’on donne aux enfants ! Moi aussi, j’étais né, mort et rené sous ce nom étrange qui roulait comme un galet sous ma langue espagnole, et me promettait richesse et puissance. Hormis le pain beurré du goûter, les berniques, les couteaux et les huîtres sauvages, les miettes séchées de la solidarité, je me demandais dans la puanteur de l’escalier quelles étaient ces richesses promises. J’ignorais qu’on pouvait être riche de ce maelström d’histoires, de chimères et de mots que tout enfant reçoit dans sa besace dès lors que sa naissance sort de l’ordinaire, dès lors qu’il naît en temps de guerre, en temps d’exil et de haine. J’ignorais que le crâne d’un enfant ressemblait au coffre d’un pirate où l’on pêle-mêle rubis, diamants, doublons, verroteries et pacotille.

J’étais riche de ce que je voyais dans la journée et qu’à la nuit, à peine couché, je transformais en or pur. Perles noires de mon alchimie nocturne : les Bés et ce que j’étais certain, un jour, d’y trouver, qui dormait là depuis si longtemps à la garde du géant assoupi que la mer l’avait recouvert d’une croûte de pierre.

Oui, c’était forcément bien avant Chateaubriand. Avant même qu’il y eût des livres. Ça aussi, François-René, je le croyais. Que les histoires avaient été vécues avant que d’être écrites. Qu’on les écrivait à l’instant même où elles allaient sombrer dans la nuit de l’oubli. Au moment précis où l’allumette s’éteignait. La braise sous la cendre. Juste avant le dernier soupir. Un souffle. Un chuchotis. Mes parents parlaient si peu. Les conspirateurs espagnols qui venaient à la maison parlaient à voix basse et à mots couverts. Et quand – rarement – mon père était là, les jours de canicule, il dissimulait un numéro tatoué sur son bras sous les manches longues de ses chemises immaculées. La nuit, il flottait dans des pyjamas rayés comme s’il n’avait jamais quitté le camp.

Ma mère parlait d’un autre camp, en France cette fois, gardé par des gendarmes français, fait de baraques de bois, de tentes de toile qui laissaient passer le froid et de grillages derrière lesquels les bourgeois venaient voir si les Rouges dont ils avaient lu les abominations dans le Figaro avaient des queues et des sabots fourchus.

Le bois et la toile pouvaient donc être pire qu’une prison alors que cette ville de pierre, de cachots, d’oubliettes et de souterrains, faisait de moi l’enfant le plus libre du monde ? Libre de pleurer, libre de trembler, libre d’avoir faim, libre de mourir chaque nuit de la fièvre maligne et ressusciter le matin en sueur, orgueilleux d’avoir survécu aux poignards des cauchemars.

Je le sais depuis peu : un enfant souffre dans sa chair des maux de ses parents. Mon père était tuberculeux et je respirais mal. Et ma mère... Oh ma mère ! Elle partait nager si loin que je craignais que jamais elle ne revînt. Elle revenait pourtant tout aussi bleue et livide que je l’étais à ma naissance. Ma solitude avait les mêmes yeux noirs et les mêmes cheveux longs et mouillés.

Ils partaient longtemps, sur la Terro Peugeot, pour je n’ai jamais su quelles aventures et puis ils étaient là, épuisés et amers. Fauchés. Ma grand-mère se taisait. Mon grand-père donnait à manger à l’oiseau silencieux. Je vous l’ai dit : c’était toujours la guerre et ils l’avaient perdue. Franco est mort si vieux. La ville était reconstruite mais la misère durait. L’exil. La définitive défaite. Ils étaient tous deux comme des orphelins qui avaient laissé leur maman de l’autre côté des Pyrénées. De temps à autre, un souvenir les faisait rire puis pleurer pour finalement se fâcher tout rouge. Ils marchaient devant moi, se donnant la main, les yeux tournés vers l’horizon. Saint-Malo sous leurs pieds était le pont d’un vaisseau immobile dont ils attendaient qu’il les ramenât à la Montagne Sciée. Montserrat. Mais le vaisseau s’était ensablé. Et il aurait fallu bien plus que leurs colères et leurs rages pour secouer le géant qui l’enchaînait aux rochers.

Ma mère disait : « ¡ Sa Malo ! » Comme elle aura it dit : « On est mal ! » «¡ stà malo ! »

Alors aux tempêtes d’équinoxe, je me rendais sur les remparts et je criais au géant des Bés : « ¡ Despierta, cabron ! ¡ Que la cosa esta mala ! » Il se retournait dans son sommeil, éclaboussant les murailles et me noyant sous une bave blanche d’écume et de sel gris. Et quand je l’injuriais, le traitant en français, en castillan et en catalan, de paresseux, de fasciste, de gros bœuf de franchute ou de chleuh, des algues tentacules, des laminaires gluantes me saisissaient par les mollets et tentaient de m’entraîner vers le vide. Je ne m’étonnais pas de son indifférence, il était si âgé et les vagues qui mugissaient à ses oreilles depuis des siècles l’avaient rendu sourd.

Les Bés étaient là bien avant les déluges de feu. En ces temps merveilleux, les guerriers nus s’affrontaient sur le sable en combat singulier et le soir, autour des feux naufrageurs, ils récitaient par cœur des milliers de poèmes à la gloire des rois et des dieux.

Ces temps-là étaient oubliés. On avait rhabillé les guerriers et interdit au peuple de parler la langue céleste des Celtes. Il en était si peu resté. Ce n’était plus un pays, c’était un cimetière. Il n’y avait alors d’autres livres que les livres de comptes. Les têtes bretonnes pleines de rêves et de mots avaient roulé sur le sable et ensanglanté le grès. C’était pour cela que les portes étaient fermées et que les naïfs croyaient que les bés étaient des pierres tombales.

Pour les empêcher de se rouvrir, Allemands et Américains les avaient bétonnés, bombardés, de crainte que les Gaulois ne reprissent l’épée, et que les druides ne prononçassent les mots sacrés qui déchaîneraient tourmentes et tempêtes sur les armées sacrilèges.

Oh, levez-vous, orages désirés ! Je n’avais que l’empreinte de mes pieds légers dans le sable mouillé pour faire savoir au géant que je n’avais pas désarmé. Je courais pieds-nus, avec d’autres gamins, nous laisser piéger par la marée sur le rocher. On disait que, la nuit, y venaient des sorciers.. « Non pas des sorciers, des druides ! » « Arrête, ce sont des voleurs qui cherchent le trésor qu’ils ont enterré ! » Vers minuit, on le jurait, les revenants sortiraient chargés d’or, et là...

On n’a jamais tenu jusqu’à minuit. Le froid et la trouille nous ankylosaient. On s’endormait à force de rêvasser à voix haute. Les mouettes affamées nous réveillaient à l’aube. Vous vous souvenez de celle à tête noire qui voulut nous crever les yeux ? On s’était approchés trop près de sa couvée. On loupait la marée. On rentrait en pataugeant, de l’eau jusqu’aux épaules. Les copains étaient bons pour se ramasser une tannée... Moi, je ne risquais rien. Les parents étaient loin. Les grands-parents bien trop occupés à gagner de quoi survivre jusqu’au lendemain. Le grand-père sifflait dans la cuisine.

L’hiver était là que je tentais encore, les doigts pris par l’onglée, de retrouver le passage qui menait au trésor mais je ne trouvais rien. Ni le soir de Noël ni le premier de l’an. Ni à la pleine lune ni aux grandes marées. Je finis par comprendre que la seule façon de passer la porte était d’en finir avec ce côté de la vie.

Dix fois, je tentai de me suicider en nageant désespérément à contre-courant ; dix fois, je brisai la glace glauque à travers laquelle je croyais apercevoir des merveilles anciennes. Dix fois, mes amis me ramenèrent en riant à l’ennui et la monotonie des jours de misère et des jeux puérils. Je rentrais juste à temps pour l’école pour le goûter, chocolat et pain beurré, au dernier étage d’une maison qui sentait la pluie, le moisi et les pots de chambre à la peinture écaillée qu’on vidait dans les cabinets de l’escalier. Personne ne s’était aperçu que je ne dormais plus dans la chambre ; la misère part tôt le matin et rentre si lasse le soir qu’elle en oublie ses petits ou ne s’en rappelle que le dimanche. Mon père cassait les cailloux de la révolution. Ma mère, oh ma mère, les faisait briller. Le dimanche, ils dansaient, ils étaient si minces, brillantine et cheveux crantés, ils tournaient si vite que je m’attendais à les voir s’envoler sur la piste du dancing, beaux oiseaux étrangers qui ne voudraient plus jamais se poser.

Et puis, je ne sais plus, nouvelles défaites, nouveaux naufrages, illusions perdues, l’Espagne de plus en plus loin de Saint-Malo, coups de chiens, coups de colère, et les dettes... un matin, ils s’en allèrent, une valise dans chaque main. Je crus qu’ils ne reviendraient plus. Je leur écrivis une lettre leur disant que moi je restais. Qu’ils ne s’en fassent pas, le géant me protégerait. Il faisait froid, cette nuit-là. Je m’endormis d’un sommeil si profond que je vous le jure, entre loups et dragons, j’atteignis enfin le royaume désiré. Les portes s’étaient ouvertes en grand et un mage se penchait sur moi me tendant la potion d’herbe d’or qui ferait de moi le héros qui vengerait les rouges soldats de l’utopie abattue.

Je n’aurais pas dû la boire : je rouvris les yeux. Six jours étaient passés et, le septième, j’étais sauvé, affirma ma grand-mère. Mon père m’emporta, emmitouflé sur sa moto. Quand ma mère ouvrit la porte d’une maison que je ne connaissais pas et qui sentait le pain chaud, j’éclatai en sanglots et refusai d’entrer. Elle crut que je pleurais de honte d’avoir voulu l’abandonner. Non, maman, je pleurais la ville abandonnée, le géant qui m’avait pris dans ses bras, les corsaires mes frères, et les princes bretons qui m’avaient accueilli. Je pleurais les draps de soie blanche, le manteau de lin bleu et les pierres roses des palais.

C’est un message de Neruda qui m’a soufflé de revenir d’un long et étonnant voyage en Ailleurs, peu après que ma mère s’éteignait.

« C'est en toi que tu entreras
pour revenir à la ville perdue,
en toi que tu retrouveras les absents,
en toi que tu voyageras recherchant celle-là
qui s’est lovée dans l'amour comme dans un secret,
s’est laissée emporter par la pluie et tomber dans l’oubli. »

Le soleil se couchait. Le géant dormait encore. Je me mis à écrire à l’instant même où la braise s’apaisait sous la cendre. Un souffle. Juste à temps.

Saint-Malo, le mardi 11 juin 2002





La triangulation de la lumière
À propos de Bertrand Bracaval

Jean Heurtel et Gérard Prémel

Arrivés dans la maison de Bracaval, nous avons été bien contents de trouver un bon feu dans la cheminée. En ce début d'été qui ressemblait à une fin d'hiver, ce n'était pas du luxe. La maison de Bracaval est paradoxale : aussi exiguë qu'elle paraisse être de l'extérieur, elle laisse le souvenir de vastes espaces : au rez-de chaussée, une grande salle commune, à l'étage un atelier dont nous explorerons plus tard les trésors. Et puis il y a une marmite – ar pothouarn – suspendue à la crémaillère. Elle n'est pas là pour le décor : un délicieux fumet emplit la pièce – les vrais artistes sont toujours de bons cuisiniers. Pendant le repas, nous avons parlé d'autre chose. Après le repas nous n'avons parlé que de ça. Ça : son travail, la peinture, ses gravures, l'art de produire des images multiples, jamais tout à fait identiques. Nous ne chercherons pas à transcrire ici ce qui fut bien un entretien. Un demi-sourire, un regard amusé, ou au contraire interrogateur, accompagné ou non d'un silence ou d'un haussement d'épaule furent parfois les réponses les plus précises à nos questions.

« Exposition de Bertrand Bracaval, galerie du Sallé, Quimper, 1993, acrylique sur toile (photo Gwenaël Le Besse) »

Nous n'avons pas cherché à élucider la nécessité interne qui amène un artiste à passer de la violence de l'action-painting, une démarche proche de celle de Jackson Pollock, où prévaut l'unicité de la chose pictu rale produite dans l'instant de l'acte, dans la liberté du geste, à cette double discipline quasi monacale de la gravure et du triangle. Car le triangle est la grande affaire de Bracaval. La figure primordiale qu'indéfiniment il combine en des figures sans cesse différentes, dont l'intense intériorité est aux antipodes de la violence gestuelle de l'action-painting. « J'éprouvais que j'avais épuisé les possibilités de cette forme d'expression, puis des successions de verticales qui s'en sont suivies » (plane alors sur ces mots cette parole de lui, déjà ancienne : « la violence est une réduction qui ne trompe que celui qui ne prend pas le temps d'observer les nuances »)... Et dans le même temps, dit-il, « je rêvais de travailler sur les différents états d'une œuvre, sur la succession des épreuves et les transformations de la matière. Alors, ça a été d'abord un matériel de sérigraphie, puis une presse typograhique à épreuves et une presse à taille douce. La question du multiple intervenait dans mon cheminement au moment où j'avais le sentiment que l'action-painting ne pouvait plus rien m'apprendre ».

Pour autant, nous ne pouvons pas ne pas poser la question première : pourquoi le choix du triangle comme module de base dans ce travail sur le multiple ? L'un de nous énonce les divers objets que cette figure évoque pour lui ; la figure de la charpente (et le toit de la maison), la pointe de la flèche, l'embranchement des routes, la toison isocèle des monts de vénus. Bracaval rit. « Je peux vous assurer que je n'ai jamais eu une seule de ces figures en tête toutes ces années que j'ai passées à assembler mes triangles. Mais toutes les figures que vous avez évoquées ont un point commun : elles sont des représentations de la vie. » Peut-être est-ce là le secret de la fascination qu'exercent ces assemblages de triangles pour qui les regarde attentivement, cette intuition de la nature primordiale du triangle. Lorsque l'un de nous évoque Pythagore et l'éternel retour, il s'en amuse. « Je ne suis pas un universitaire, je suis un artiste. Un chercheur de formes, un quêteur de sens. Mon choix du triangle est une question d'intuition. Ensuite c'est une question de travail. Mais au cœur de ce travail persiste, subsiste, une question essentielle, la question du sens. Si vous avez perçu un sens dans mes triangles, c'est peut-être qu'un sens y réside potentiellement. Ou en tout cas que je vous ai posé un problème de sens. Mais la flèche que vous avez évoquée, c'est aussi ce qui donne la direction. Si sens il y a dans mes triangles, c'est dans les deux acceptions du terme : la signification et la direction ; et les deux acceptions renvoient à l'espace aussi bien qu'au temps. » Il nous apparaît alors que Bracaval pourrait bien être en fait une sorte d'arpenteur, procédant à la triangulation de l'espace, jour après jour, au fil des ans. Et c'est ainsi que peu à peu il nous livre, à travers ses innombrables variations sur sa figure primordiale, la carte mouvante, sans cesse en devenir, du monde. Surprise : s'entendre qualifier d'arpenteur réjouit Bracaval, « ça me convient tout-à fait » dit-il.

"Sans-titre, Bertrand Bracaval, 1996, techniques mixtes, 200x200cm"

Pour autant, la question de la matière qui donne vie à ses multiples organisations triangulaires reste entière. C'est qu'en effet, on est loin là des talentueux géomètres des années trente (Mondrian, Malevitch). Les gravures de Bracaval, plus encore peut-être que ses peintures, ont une présence charnelle. La densité de leur présence, l'intensité de leur tenue au mur est un miracle qui ne doit pas seulement à la rigueur de l'assemblage, à la subtilité du choix des valeurs, mais aussi à cette matière frémissante, charnelle. C'est ce qu'il dit en d'autres termes lorsqu'il écrit, à propos des diverses tech niques qu'il utilise (sérigraphie, gravure sur bois, eau-forte) : « J'expérimentais comment une forme élémentaire peut virer de sens en changeant de média. Explorant ces dernières années un sytème de figures triangulaires... je découvris que la reprise en des techniques diverses d'un même motif peut repousser la limite où commence la redite.» Sur la force et tout à la fois la subtilité qui se dégage de son travail, Bracaval peut aller plus loin que ce précieux commentaire technique et nous livrer d'autres clés : « le choc de deux éléments presque identiques peut être un coup de gong plus violent que celui produit par deux extrêmes ». L'un de nous, avec une question apparemment innocente et incongrue : « Et le jardin dans tout ça ? » fait surgir une autre clé : « Regardez le frémissement de la lumière dans le feuillage » et il sourit. Il n'a pas besoin d'en dire plus : il nous a donné la clé de la vibration et de la texture de ses valeurs, des plus contrastées à toute la gamme de ses gris. Il nous apparaît alors que l'arpenteur Bracaval, dressant la carte du monde, nous rappelle par là-même la présence sous-jacente du chaos, et l'urgence de l'ordonnancement et de la lumière pour faire pièce à cette présence.

L'un de nous pose cette autre question : « Ne s'étonne-t-on pas parfois qu'une figure aussi banale que le triangle puisse générer des images aussi intenses et aussi dynamiques ? » Bracaval sourit et cite un haïku de Zen Buson : « Quitter le banal / en se servant du banal ».

Dehors le soir tombe. Il fait décidément bien frais pour la saison. L'un de nous dit : « heureusement que ses triangles tiennent chaud ».

« Sérigraphie de Bertrand Bracaval (épreuve d’artiste) pour Abstractions faites, poèmes de Paul Chanel Malenfant, Pré-Nian éd., 1990 »

design : julien poireau - décembre 2006 -