numéro 13

couverture et sommaire

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Identités : Ph Jarnoux, La Bretagne, « un impensé » ?, G Prémel, Le monde comme je … ;
Nouvelles : G Pingault, Pour Sara, R. Péron, Un pot de gelée rouge ;
Arts plastiques en Bretagne : Paroles d’artistes, avec J-P Baillet, S Guillot, M Le Braz, J-Ph Lem ée, N Léonard, M Mémin, J-Y Pennec, M Thamin, C Toutblanc, J Villeglé, Entretien avec L. Riou (Les artistes bretons face à l’engagement), Entretien avec F Hameury (Sculpture, RMI et politiques artistiques) ; R Péron, L’île Carn, rencontres au bord du temps, Entretien avec H Jézéquel ; A-M Kervern-Quefféléant, A propos de l’Anthologie de la littérature bretonne au 20 e siècle ;
Artiste invité : Hommage à Jean Bazaine (R Le Bihan, O Delavallade, M Dilasser)

Arts plastiques en Bretagne

Peinture, dessin, vidéo, sculpture, installations... Où en est la création plastique en Bretagne ? Où en est l’art contemporain en Bretagne, pour employer un terme quelque peu vidé de son sens (car, dans son acception rigoriste, il exclut des expressions tout aussi contemporaines parce qu’elles sont une expression autre de l’époque présente, intégrées dans l’histoire de l’art à leur façon, qui n’est pas celle du dogme dominant) ?

Il nous a semblé qu’hopala ! était à même de faire une présentation d’ensemble de cet univers et de ses pratiques en raison de sa sensibilité à la création en général. Faut-il rappeler qu’hopala ! est une revue d’idées et de création ? Nous pensons que les artistes ont une place primordiale à jouer dans la Cité, non pas comme stars opaques ou éclatantes ni comme parias exemplaires, mais comme acteurs exigeants d’une approche différente du monde, faite de recul et d’implication, de sensibilité et de désir d’indépendance, si ce n’est d’indépendance. Faut-il rappeler que le marché de l’art est devenu un marché (presque) comme les autres et que l’œuvre d’art passe pour une marchandise ? Bien évidemment, hopala ! s’inscrit en faux dans ce processus.

Cela étant dit, le but de ce dossier n’est pas de prôner une solution unique, une approche unique de la question. Il s’agit plutôt d’un premier état des lieux, forcément incomplet mais néanmoins assez large, nous semble-t-il, pour être considéré comme point de départ d’une réflexion globale et approfondie.

Nous sommes donc allés chercher l’information brute là où elle se trouvait : auprès des artistes (sans oublier ceux qui ont déjà présenté leur travail dans les numéros passés) et d’un sculpteur-directeur de revue... Et nous avons trouvé une situation plus complexe que la simple opposition entre “artistes institutionnels” (terme dont l’absurdité fait pâlir) et proscrits amers. Plusieurs voies et voix coexistent et prétendent se faire entendre et il convient d’y être attentif.

Nous reproduirons ici quelques paroles d’artistes de ce n° 13. Le choix est forcément injuste. L’esprit qui a présidé à ce choix, plus que la qualité des œuvres, ce qui serait bien prétentieux de notre part, est la pertinence des réponses aux questions posées, dans leur aspect concret, social, éventuellement politique, autant que l’aspect théorique et personnel.

Paroles d’artistes :

Les deux questions posées aux artistes sont les suivantes :

1. Quel sens conférez-vous à votre propre travail (la direction et la signification) ? Dit autrement : que signifie pour vous ce que vous faites, ici (dans cette région-ci du monde) et maintenant (dans ce temps-ci de l’histoire) ?

2. Quelle estimation faites-vous de vos conditions de travail ?

La nature des questions posées, on le voit, porte aussi bien sur le sens et la démarche du travail des artistes que sur leur “engagement”, leur rapport avec la société et leurs “conditions de travail”. Ce terme est volontairement emprunté au vocabulaire syndicaliste, car il nous apparaît que si, comme se plaisent à le dire les nantis, l’artiste échappe à une identification de classe, il n’en est pas moins un homme ou une femme comme les autres, qui a besoin de se nourrir, de se chauffer l’hiver et d’acheter des pigments ou de la pellicule.

La plupart des artistes sont parfaitement conscients du caractère néfaste de la (supposée) condition duelle de star/paria dans laquelle ils se trouvent pris. Mais il n’appartient à personne d’autre qu’à eux-mêmes d’imaginer ce que pourrait être leur statut.

hopala !

Extraits

Jean-Pierre Baillet

Depuis 30 ans, je fais de la peinture à l’eau sur du papier.

Tout en restant fidèle à ces procédés simples, mon travail de peintre m’a amené à élaborer un assemblage complexe de ces moyens, dan s des compositions austères (rectangles, carrés) qui n’ont d’autres sujets que la mémoire et le temps.

Loin de revendiquer toute innovation ou affiliation à quelque courant contemporain, j’appartiens à cette lignée de peintres qui, dans l’histoire de la peinture, n’ont cessé de manipuler pigments et liants sur un support, sans autre but que de transmuter ceux-ci afin de les faire coïncider avec leurs propres exigences.

Les hommes qui ont peint les grottes de Chauvet il y a 30 000 ans, celles de Lascaux, ces hommes qui ont gravé et élevé ces pierres en Bretagne avaient ce même désir de faire, cette même perception du mystère de la vie ; peu de choses nous séparent.

Pour répondre à la question du “sens”, aucun doute : ce que je fais ici et maintenant a exactement la même signification que ce qu’ils ont fait ici il y a quelques milliers d’années.

École des Beaux-Arts de Lorient de 1972 à 1976.

Depuis, je n’ai cessé de peindre.

Pas de ventes pendant quinze ans ; avec du recul, je me rends compte qu’il était courageux de vouloir présenter de la peinture à la colle sur du papier, en Bretagne, dans les années 1970.

Petits boulots : docker au port de pêche de Lorient, mineur de fond uranium à Inguignel, maçon à Quiberon, diverses restaurations de maisons anciennes, moniteur atelier C.A.T. à Hennebont (15 ans à mi-temps).

Puis l’intérêt croissant de galeries privées et de collectionneurs.

Aujourd’hui, je vis et travaille à Lanvaudan.

J’ai de la place (je me suis restauré un atelier en 1999) et du temps, puisque depuis 2 ans je me consacre uniquement à la peinture.

En 1991, lors de ma première exposition à l’étranger en Suisse, on m’a dit que “ma peinture avait un rapport avec la Bretagne”, ça fait toujours plaisir quand on ne fait pas dans le paysage et qu’on s’est donné tant de mal pour rester “au pays”.

Si ce parcours est banal et commun à beaucoup d’artistes bretons, il suffit d’échanger nos “cursus” avec des amis suisses, allemands ou belges pour sentir que “ça les fait doucement rigoler”.

Février 2003

Jean-Pierre Baillet est né en 1955. Il vit et travaille en Bretagne. Il a étudié à l’école des Beaux-Arts de Lorient (1972-1976).

Jean-Pierre Baillet, sans titre


Jean-Philippe Lemée

En tant qu’artiste, je ne crée pas pour moi-même, cela n’aurait aucun sens ; cependant, je ne m’oublie pas. Autrement dit, ce qui donne du sens à la vie d’artiste est précisément ce qu’on peut apporter à “l’autre” à partir du point où l’on pense se situer “ici et maintenant”. Entre égoïsme et altruisme, on crée pour soi et pour les autres... Mais c’est une chose de faire de telles déclarations, c’en est une autre de parvenir à une quelconque forme de résultat.

L’art est une discipline difficile et exigeante, à la fois gratuite et totalement utile. Pour ma part, je me situe dans la vaste famille de ceux qui font de “l’art à propos de l’art”. J’essaye d’être clair, accessible, lucide, naturel et, cela va de soi, imprévisible, ce qui constitue déjà tout un programme. Je cherche des questions intéressantes, des moyens appropriés pour les poser, sans répéter ce qui a été fait, dans la mesure de ce que ma conscience me permet de comprendre du monde actuel. Il découle de ceci qu’à mon avis un artiste, pour produire de la pertinence, doit avoir une conscience évoluée de l’histoire. C’est ma formation d’historien d’art qui m’a appris cela.

La première question de celui qui choisit de se présenter comme artiste me semble être de se demander pourquoi il emprunte ce chemin de l’art, ce qu’il a à dire aux autres et au nom de quoi il a à le dire : nous sommes au coeur du sujet, au confluent de plusieurs questions fondamentales, dans le genre du “D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?” de Gauguin. Faire de l’art, c’est peut-être avant tout se poser ces questions. J’ajoute que le sens du partage des œuvres ou des idées est de l’ordre, ni plus ni moins, du spirituel. À chacun ensuite d’aborder cette question comme il l’entend ou selon les voix qu’il entend. Les grands artistes, les grandes oeuvres, parlent tous et toutes du spirituel, du fabuleux mystère de l’univers, de la relativité totale du point de vue humain, de la présence fondamentale d’un sens ou d’un non-sens... Au-dessus des grands artistes, il y a les hommes de Dieu, les mystiques, les saints, ceux qui apparemment finissent par savoir.

Quand bien même la vie serait illusion, créer me paraît être une façon de dire “Présent !”. “Présent” et prêt à soulever des problématiques, à produire des idées, à faire partager le plaisir des idées, de la différence, de la nouveauté. Être là tout en cherchant l’autre, donner un sens à sa vie avec celle des autres. Que peut-on espérer de mieux ? L’art, c’est inventer sa vie, et celle des autres.

Mes conditions de travail sont celles d’un professeur d’histoire de l’art qui fait de l’art. Cela a des avantages et des inconvénients. Mon espace de travail se trouve être tout naturellement un bureau avec une table et un fauteuil tournant assez confortable. J’ai eu un atelier pendant six mois vers 1995-96 et je n’y ai mis les pieds que deux fois : la première pour le visiter, la deuxième pour le quitter. En art, j’ai pour habitude de déléguer les réalisations finales.

L’argent enfin. Le métier d’artiste-exposant n’est pas payé, ou rarement. La dernière fois que j’ai demandé un salaire pour une exposition – puisqu’il y avait travail –, l’individu qui m’invitait n’a plus donné signe de vie. Plus grave, le tabou, profond, assez français finalement, touche même des artistes : “On ne va tout de même pas demander de l’argent...” C’est injuste ! “T’as un espace d’exposition, tu te tais.” C’est comme si on disait à un gendarme : “T’as un uniforme, un carrefour, un bon embouteillage, tu ne veux pas en plus être rémunéré !” Le moindre figurant muet d’un spectacle de troisième catégorie joué dans une salle aux trois quarts vide est payé.

L’artiste à la recherche d’un statut doit justifier d’expositions, de ventes, en somme d’une efficacité économique ! Productivité, rentabilité. Il faut vendre avant d’être artiste, c’est le monde à l’envers.

Rennes, le 02.03.03

Jean-Philippe Lemée est né en 1957. En 1986, il obtient un doctorat nouveau régime en histoire de l’art contemporain à l’université Rennes 2. Sa production artistique commence en 1989.

Jean-Philippe Lemée, Le Mont-Saint-Michel appartient à tout le monde (détail), 1999, 6x114x146 cm, accrochage à la galerie du T.N.B. F.R.A.C. Bretagne, 2000, photo Hervé Beurel


Nathalie Léonard

J'aborde mon travail comme une recherche fondamentale issue de ma relation au monde ; le langage que j'élabore par mon processus pictural est une réponse provisoire aux questions existentielles que je me pose. Comment la vie, née du Chaos, tire-t-elle ses éléments, les assemble en une multitude d'organismes et donne à chaque chose son potentiel d'existence. Envisager de comprendre cette création-là dépasse nos facultés. La science a toujours des contours indécis, des limites insoupçonnables.

C'est à ce niveau de conscience et de connaissance intuitive que se situe ma recherche ; je tire sur les fils qui m'intéressent et le mécanisme de la créativité m'apport e ses petits bouts de réponse.

Progressivement, dans mon travail, une figure a pris corps, qui est devenue une base d'investigation et synthétise le monde sensible ; principe de gravité, systèmes des échanges, vibrations du vivant.

Pour autant, ma peinture n'est pas démonstrative : elle fait état d'une exploration personnelle de notre univers, et communique avant tout de façon émotive. L'émotion a le don d'activer la conscience, de générer une vision nouvelle.

Pour soutenir cette recherche, en dehors des soutiens publics et des rares subventions, il me faut vendre ma peinture et exercer une activité para-artistique de façon continue. Le privilège de la liberté au prix de l'aléatoire de la “vie d'artiste” : l'inconstance du moteur de la création et, plus concrètement, l'irrégularité des ventes, le froid hivernal dans l'atelier.

Mais par-dessus tout, l'impérieux besoin de poursuivre cette quête.

Nathalie Léonard est née en 1964. Elle vit et travaille à Saint- Aubin-d'Aubigné (Ille-et-Vilaine).

Nathalie Léonard , sans titre


Jean-Yves Pennec

“Je travaille à réfléchir l’éblouissement des apparitions premières, la fascination des commencements” : cette phrase notée sur un carnet il y a déjà quelque temps me semble toujours convenir pour évoquer la démarche qui est la mienne.

Commencements et fins nous relient au silence et à la nuit d’avant et après notre passage, nous font pénétrer dans le Temps et donc renoncer à l’infini approché dans l’enfance, nous marquant de cette “blessure d’éternité” dont parle Gustave Roud.

La mienne d’enfance fut bretonne et j’ai choisi de poursuivre sur ce même territoire ma vie d’adulte au travail, en l’occurrence l’aventure de la création artistique. Peut-être pour ne pas seulement rêver cet espace et ce temps premiers, dans un ressassement mélancolique que déclenche souvent l’exil, mais pour les vivre au présent, si possible, et tenter de mieux les comprendre dans la persistance d’un quotidien.

Depuis maintenant sept années, cette existence d’artiste en Bretagne se déroule pour moi dans la compagnie d’un objet de la vie ordinaire : le cageot, avec qui j’entretiens un dialogue nourri. Ce qui au départ pouvait sembler une contrainte s’est transformé peu à peu en liberté nouvelle. Cet objet glané au fil des courses hebdomadaires a fait office de label du monde réel, passeport nécessaire à mes yeux pour franchir les portes du monde de l’art. Je joue avec lui de toutes ses composantes (mots, images, formes, couleurs, matière, veinures, etc.), le défais ou le rebâtis, le découpe et le colle, et propose bien souvent de “changer l’ordre des choses” pour mieux y voir. D’autres fois, c’est avec mon histoire et mes composantes que je me lance dans la fabrication d’images qui peuvent être à trous, à strates, tissés, tressées, à lectures plurielles.

Il est certain, si l’on y regarde de près, que ces activités doivent l’essentiel à ma trajectoire singulière (des origines sociales populaires, les goûts et pratiques de parents et de grands-parents, une inscription profonde dans un milieu d’hommes et de femmes modestes encore très relié à l’univers rural et vivant dans une petite ville de Cornouaille, dans cette seconde partie du 20e siècle). Le cageot espagnol, italien ou marocain que je manipule tous les jours dans mon atelier parle encore à voix basse de ce travail de la terre. En transfigurant ces caisses de peuplier menacées par le carton et le plastique qu’impose la grande distribution, j’espère conjuguer les deux acceptions du mot : “culture”.

J’estime que mes conditions matérielles de travail (local, outils, partenaires) sont aujourd’h ui correctes. En dehors de relations avec le monde de l’art (artistes, galeristes, institutions, collectionneurs, etc.), je suis attaché à ne pas perdre le contact avec le monde extérieur. Je suis régulièrement invité à faire des interventions pédagogiques dans les établissements scolaires. Le défraiement de ces actions qui nécessitent beaucoup de préparation est très médiocre et je trouve injuste que ce soit une fois de plus aux artistes, si souvent sollicités pour leur générosité et si fragiles financièrement, de consentir à ce traitement décourageant.

Jean-Yves Pennec est né en 1958 à Quimper. Il a suivi des études de philosophie à Brest et Tours. Il vit et travaille à Quimper.


Jean-Yves Pennec, sans-titre


Michel Thamin

Avec mes sculptures en granite, je cherche à prolonger les interrogations sur la figure humaine sculptée et gravée dans la pierre depuis des millénaires, je cherche l’aura de la présence humaine. J’ai traîné ma petite enfance dans les allées du Père-Lachaise, nous habitions 10, rue du Repos, dans le 20e, ce sont mes plus anciens souvenirs de cailloux. Puis il y a eu la Bretagne, les nombreuses grandes vacances en “colo”, les excursions pour aller voir les mégalithes qui me fascinaient et surtout, dans les années soixante, la découverte solitaire et magique de Gavrinis. Mes travaux sont souvent exposés sur un lit de gravier, duquel affleure des traces, un prolongement sur le sol de la figure debout, comme un chantier de fouilles. Des menhirs, des cairns, l’imposant Barnenez, j’en ai vu, j’en ai touché beaucoup des mégalithes dans cette Bretagne si marquée par le néolithique, toutes ces pierres venant de si loin, la volonté des hommes pour arracher du bloc une présence humaine, ces pierres sont enfouies profondément en moi. La rupture des années soixante-dix, il faut absolument partir et aller jusqu’au bout de la pierre, mon installation définitive en Centre-Bretagne, voilà maintenant et pour toujours je suis, je serai sculpteur “contemporain” et l’identité de ce pays me traverse, m’entraîne vers l’universel, je suis aujourd’hui humain sur cette terre.

Mes conditions de travail sont plutôt bonnes, je continue de sculpter et je suis libre.

Langonnet, le 09 février 2003

Michel Thamin est né en 1946 à Paris.

Autodidacte, il commence à sculpter en 1978. Sa première exposition date de 1982.

Michel Thamin, Homolithiques H 245–H 249 & Lithoglyphes L 018–L 024, 2000


Christian Toublanc

Je suis né à Nantes en 1963. La famille émigre dans le Morbihan aux alentours de la quinzième année. C’est là que j’ai entrepris ma formation de base, apprenti mécanicien-auto. J’ai poursuivi l’apprentissage jusqu’au C.A.P. et j’ai exercé le métier durant quelques années. Mais en 1983, j’ai rencontré un potier, Patrick Georges, un gars super. À l’époque, je modelais des chiloms pour mon plaisir. Dans son atelier, j’ai découvert l’univers de la terre, du tournage et du silence. Je suis resté à l’extérieur de cet univers par manque de confiance en moi. C’est huit ans plus tard que je suis entré en formation à Mulhouse à la Maison de la Céramique. Par mon grand-père, artisan ébéniste, j’avais le goût du travail manuel, le goût de l’atelier et de la précision dans les assemblages, le sens de la durée. C’est peut-être sous son influence que s’est établi mon rapport au temps, mon rapport au faire, ma relation à la matière. Avec la terre, on ne peut pas aller plus vite que la musique. Le savoir-faire, c’est du lab eur. Le sens de ce que je fais ? Eh bien, un jour, je me suis posé la question devant mon tour : ça sert à quoi ce que je fais là ? (ma céramique n’est pas utilitaire). Ce sont des acheteurs qui m’ont fourni la réponse : ils sont plusieurs à m’avoir signifié ce qu’une dame m’a dit un jour avec précision : “La céramique que je vous ai achetée, elle m’aide à vivre.” Au départ, pendant deux ans, j’ai travaillé le grès, après je suis parti du principe des vases sigillés pour trouver ma propre matière. Et maintenant, quand j’y pense, ce qui me plaît le plus dans ce travail, c’est de partir de ce rien qu’est la terre, pour faire quelque chose de beau, transformer la matière la plus banale, la plus misérable en quelque chose de précieux. Je ne dis pas ça pour me vanter, mais pour transmettre un message à ceux qui viennent.

Cela dit, jusqu’à l’année dernière, je n’avais pas l’eau dans mon logement. J’avais tout juste l’électricité, j’ai eu un agent, il est parti avec mes pièces. Aux élèves de mon ancienne école de Mulhouse auxquels on me demandait de m’adresser, j’ai dit : “Si vous voulez faire de l’argent, faites un autre métier.” Pour faire ce travail, il faut rester toute sa vie un amateur et un apprenti. L’amateur : celui qui aime. L’apprenti : celui qui apprend. Toute sa vie.

Christian Toublanc, sans-titre



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