numéro 14

couverture et sommaire

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Édito : Résultats du Troisième concours de Haiku d'hopala !, Anne-Denes Martin, Les écrivains de l'altérité...,
Culture invitée : Les Rroms, Rromani chib, entretien avec Marcel Courthiade, Mémorandum de l'URI, Eslam Drudak, poésies, Muharem Serbezovski, poésies, Saimir Mile, L'Europe élargie..., Rajko Djuric, poésies, Érik Marchand, C'est une histoire qui se répète..., Proverbes rroms, Julie Borgeaud, photographies ; Martial Caroff, Le champ et la corde ; Élisabeth Boëlle, artiste invitée ;
Poésie en langue bretonne : Présentation, Annaïg Renault, Poésies de Gwendal Denez, Youenn Gwernig, Tudual Huon et Yann-Ber Piriou ; Anne Guillou, La vieille dame et la mer ; Droit de réponse ; Courrier des lecteurs ;
Impressions : Impressions, La revue des revues, Vu, entendu, Brèves de brèves, À venir

Culture invitée du n°14 : les Rroms

 

Rromani chib1

1 Rromani shib : la langue rromani

L’histoire véritablement indo-européenne
du peuple rrom et de sa langue

Entretien avec Marcel Courthiade, professeur de rromani à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) à Paris. Long entretien durant lequel il a évoqué tout à tour : l’histoire des Rroms depuis l’Inde médiévale jusqu’à aujourd’hui en Europe ; les oppressions subies, particulièrement terribles quand les identités nationales sont uniques et exclusives ; les enjeux de la codification du rromani ; la notion de droits linguistiques ; la nécessité d’une réflexion scientifique sur le racisme ; la sociologie des Balkans... nous ne pouvions rendre compte de façon exhaustive de toute cette matière dans ces colonnes.

Nous en retiendrons néanmoins que parler de la langue d’un peuple, c’est parler de son histoire et de sa situation aujourd’hui. Nous en retiendrons que parler d’une culture "minoritaire" en Europe, c’est parler de la représentation institutionnelle de tous les peuples en Europe, dont on accepte que certains soient minoritaires – qu’est-ce que ça veut dire ? Tout "minoritaire" qu’on soit, on a quelque chose à dire des institutions politiques, linguistiques, culturelles en général, hors de la cause "minoritaire" qu’on plaide...

© Emmanuel Gaudelette, le roi Ciuba, dans la région de Sibiu, Roumanie, juillet 1990


hopala ! : D’abord, une question de mots, de noms. Doit-on dire Tsiganes, Manouches, Romanichels ...?

Marcel Courthiade : Il faut bien distinguer entre les endonymes, noms par lesquels les Rroms se désignent eux-mêmes, et les exonymes, noms par lesquels ils sont désignés par les autres peuples. On a quatre endonymes pour désigner les Rroms... Rroms, justement, qui est d’origine indienne, et qui vient du mot rromba qui, dans l’Inde ancienne, désignait une certaine catégorie d’artistes. Et puis on a aussi le mot "Sinto", qui signifie "Indien", tout simplement. Ensuite, on a le mot "Manouche". C’est le terme par lequel les Sinté se désignent quand ils parlent en français. Et qui signifie "être humain" en rromani. Et puis, enfin, on a le mot "Kalo", qui veut dire noir. Un mot dravidien emprunté il y a très longtemps par le sanscrit. Voilà les endonymes des Rroms... Il y a aussi le terme de "Romanichel" qui serait acceptable. Il signifie "Peuples rroms". Mais ce terme est devenu péjoratif et a été abandonné pour cette raison... À ces endonymes s’ajoutent divers exonymes. Au 14e siècle, quand les paysans byzantins ont vu les Rroms venir de l’est, ils les ont assimilés à des populations qui avaient circulé dans ces régions, des siècles auparavant : d’une part les "Intouchables", en grec ancien les Atsinganos, une secte manichéenne dont l’influence avait culminé autour de l’an 800 dans l’Empire byzantin, d’autre part les Égyptiens, qui avaient fui l’Égypte et s’étaient réfugiés à Byzance, au milieu du 4e siècle. Cette confusion a donné naissance aux termes de "Tsigane", d’"Égyptien" et de "Gipsy", qui sont restés... L’histoire de ces noms nous informe moins sur la réalité ethnique des Rroms que sur les mentalités des peuples d’Europe, au 14e siècle. Ceux-ci ont appliqué aux Rroms nouveaux venus les termes qu’ils avaient utilisés dans le passé pour désigner les étrangers, sans se préoccuper de la justesse de cette dénomination ni de son caractère péjoratif. Rien que de très banal là-dedans. Ce n’est pas spécifique aux Rroms.

hopala ! : Il y a les euphémismes du style "Gens du voyage"...

2 "La loi du 16 juillet 1912 instaura l’obli gation de détention d’un carnet anthropométrique pour les "nomades". [...] À la fois titre de circulation et fiche anthropométrique, devaient y figurer, entre autres, photos d’identité, empreintes digitales, vaccinations, arrivées et départs dans chaque commune. Ce carnet devait obligatoirement être présenté dans chaque commune qui, conformément à cette même loi, pouvait refuser le stationnement." In X. Rothéa, Les Tsiganes – Une destinée européenne, cf. bibliographie ci-contre.

3 Ces dialectes ne sont pas attachés à un espace géographique déterminé. Les mouvements des populations rroms sont continus à travers l’histoire. Il y a deux lignes de partage – deux isoglosses – qui séparent le rromani en quatre dialectes. Une première isoglosse sépare les parlers où la voyelle caractéristique de la copule "je suis" est "o" de ceux où la voyelle caractéristique est "e". La seconde isoglosse sépare les parlers qui ont subi la mutation des afriquées de celles qui ne l’ont pas subie.

4 Dans ce dossier, nous emploierons le terme "Rroms" comme terme générique et qui englobe toutes les populations désignées par les noms exogènes de Bohémiens, Gitans, Tsiganes... ou les termes endogènes de Kalé, Manouches, Sinté ou Rroms. Nous reprenons les précautions d’usage formulées par Xavier Rothéa et qui semblent avoir la préférence des militants rroms.

Marcel Courthiade : "Gens du voyage", c’est particulier. Ce terme a remplacé le mot "nomade" qui avait été utilisé en France, à partir de 1912, pour désigner les Rroms afin de les persécuter. En 1912, on a mis en place tout un appareil de répression et de contrôle des Rroms, avec le fameux carnet anthropométrique2. Or nommer les Rroms, en tant que tels, était anticonstitutionnel. C’était désigner une communauté, ce qui est contraire aux principes d’unicité de la République. Alors, les parlementaires ont trouvé ce subterfuge de désigner les Rroms, non en tant que Rroms, terme ethnique, mais en tant que "nomades". Ainsi, du point de vue juridique, ce n’était pas une ethnie, un peuple qu’on persécutait, mais une certaine forme de vie sociale qu’on voulait corriger... Ce terme de nomade était purement formel. En France, seuls 20 % des Rroms sont nomades, et 5 % pour le reste de l’Europe.

hopala ! : Rrom, Sinté et Kalo sont trois mots tirés de la langue des Rroms. Cette langue est-elle partagée par toute la communauté ?

Marcel Courthiade : En fait, tous sont venus dans l’Empire byzantin et dans les Balkans à peu près à la même époque entre le 13e et le 14e siècle. Ils venaient de l’Inde du Nord et avaient traversé la Perse. Ils amenaient avec eux une langue indienne, qui est devenue le rromani. Et le terme de Rrom englobe tous les Rroms quelle que soit leur histoire après. Les premiers Rroms se sont établis dans les Balkans et dans les Carpates... Une population rrom assez dense et qui s’est intégrée rapidement dans le monde rural, mais pas seulement, et s’est sédentarisée. Puis, du sud des Carpates, se sont détachés les ancêtres des Sinté qui ont repris la route en direction des pays de langue allemande. Leur langue s’est fortement germanisée car ils avaient coupé les ponts avec les autres Rroms. L’intercompréhension entre Sinté et Rroms est difficile, au-delà d’échanges de propos simples de la vie quotidienne. Au sein des Rroms, il y a aussi des variétés dialectales comme dans toute langue vivante. La variété dialectale est un état normal de la langue. Il y a quatre dialectes du rromani3... Et enfin, il y a les Kalé. Ils ont continué leur chemin après les Balkans, par voie terrestre jusqu’à la péninsule Ibérique. Empruntant au passage quelques mots aux langues slaves qu’on retrouve encore dans leur parler. Mais, en Espagne et au Portugal, les Kalé ont été victimes des exactions des monarques à leur égard. Au 18e siècle, par exemple, il y a eu la grande rafle des 12 000 Kalé qui vivaient dans le roya ume espagnol. Ils ont été emprisonnés du jour au lendemain. Certains sont morts en prison, d’autres ont été déportés vers le Nouveau Monde. Les Kalé couraient un danger à parler rromani en public. La langue a disparu. Seuls sont restés quelques mots rromani dans une forme d’argot à base de castillan ou de portugais. Ces mots étaient aussi marqueurs de l’appartenance à la communauté. Des marqueurs cryptés4.

hopala ! : Combien y a-t-il de locuteurs du rromani et de ses variantes dialectales ?

Marcel Courthiade : Les locuteurs du sinto, c’est entre 50 000 et 200 000. Et pour les locuteurs du rromani, c’est difficile à dire. Il y a les locuteurs passifs qui, à la maison, parlent la langue majoritaire du pays où ils résident et pratiquent le rromani de temps en temps. Ils sont sans doute deux à trois millions. Il y a aussi les "locuteurs de foyer", qui parlent le rromani de manière quotidienne, comme moi, et qui sont quatre à cinq millions. La communauté rrom s’élève à environ sept millions de personnes. Ce qui veut dire que beaucoup de Rroms ont perdu leur langue. C’est le cas des Kalé d’Espagne. Ils sont un million. C’est le cas aussi des Rroms de Hongrie, qui sont 600 000, dont les deux tiers ont perdu leur langue après l’oppression sauvage de Marie-Thérèse et de Joseph II... Les Rroms ont plus de mille ans d’histoire en Europe avec des persécutions terribles et pourtant, la moitié des Rroms ont gardé leur langue. Ce qui est assez remarquable quand on sait qu’actuellement, pour les populations immigrées d’Europe, la langue d’origine se perd en deux ou trois générations. La conservation de la langue rromani dans la moitié de la communauté est tout à fait remarquable. Il y a une transmission familiale très forte.


© Emmanuel Gaudelette, la famille du roi Ciuba, dans la région de Sibiu, Roumanie, juillet 1990


hopala ! : L’intercompréhension est d’autant plus difficile que les communautés rroms sont en interaction chacune de leur côté avec différentes langues locales (langues slaves, germaniques, romanes...).

Marcel Courthiade : En effet, les Rroms vivent dans tous les pays d’Europe, ce qui accélère la divergence de la langue. Pour plusieurs raisons. D’abord, les mots de la vie moderne sont empruntés aux langues locales. Pour le mot "permis de conduire", les Rroms de Serbie emprunteront le mot serbe, en Albanie, ils emprunteront le mot albanais, etc. Et il y a aussi le fait que l’oubli de la langue ne s’est pas fait de manière uniforme dans les communautés. Les Rroms de Roumanie n’ont pas oublié le même pan de vocabulaire perdu par les Rroms de Serbie. C’est le même problème que rencontrent les langues de l’émigration : un enfant turc dont la famille vit en France depuis trois générations n’aura pas perdu les mêmes mots qu’un enfant turc en Allemagne. L’intercompréhension en turc entre eux est quasi impossible. Les Rroms connaissent aussi cette difficulté.

hopala ! : Est-ce qu’il y a encore une intercompréhension possible entre le rromani des Rroms et des Sinté et les langues actuelles d’Inde du Nord, puisqu’elles sont cousines ?

5 L’awadhi et le bratj sont deux langues indiennes modernes. La première est parlée par 30 millions de locuteurs entre Lucknow et Bénarès. La seconde par 15 millions de locuteurs au Rajasthan et en Uttar Pradesh.

Marcel Courthiade : Toutes les langues du nord de l’Inde sont apparentées au rromani, quand ce sont des langues non dravidiennes et nonmunda. Surtout le bratj et l’awadhi 5, qui sont les deux grandes langues qui ont servi à la formation du hindi moderne ; mais aussi le népali. On peut compter à peu près 900 racines lexicales communes entre ces langues et le rromani, et, dans la grammaire, il y a énormément de similitudes. Mais il ne peut y avoir d’intercompréhension. La séparation de ces langues date de l’an mil et, qui plus est, le rromani a fait plein d’emprunts aux langues perses puis au grec byzantin, enfin aux langues slaves et autres langues européennes.

hopala ! : Depuis quelques années, les intellectuels rroms travaillent à la standardisation du rromani, ou plutôt à un rromani de convergence...

Marcel Courthiade : Le mot "standardisation" est un mot abject en français. Seulement, dans la plupart des langues d’Europe de l’Est, c’est un mot tout à fait normal et positif. D’abord, il faut dire que si les divergences dialectales sont bien réelles, les éléments de convergence sont forts. On compte 5 000 racines lexicales communes aux différents dialectes du rromani. C’est beaucoup plus que les langues qui ont été codifiées lors du Printemps des peuples au 19e siècle. Une langue comme le serbe en comptait 2 000 à 2 500. Sur les bases de cette convergence, des tentatives de standardisation du rromani ont été nombreuses. En Russie soviétique, après la révolution de 1917, dans l’élan révolutionnaire, il y a une politique visant à codifier les langues des minorités russes, à donner un alphabet aux langues qui n’en avaient pas, et donc au rromani, évidemment. Cela s’est soldé par un échec. Dans les années 1920, la réflexion sur les langues minoritaires n’était pas mûre. L’approche était trop unicitaire : le dialecte rromani de Moscou avait été choisi comme standard. C’était voué à l’échec. Les expériences de convergence ont continué quand même en Europe de l’Est. Dans les années 1970-1980, un Rrom de Lettonie, Lexa Manous a réfléchi à une écriture de convergence du rromani où tout le monde écrirait de la même façon mais chacun prononçant à sa manière. Lexa Manous était un très grand philologue et sanskritisant. Il a traduit le Ramayana en rromani. En même temps, des projets identiques apparaissaient en France et en Yougoslavie. Il y a eu une articulation entre ces volontés. La situation était mûre pour cette convergence. Et en 1990, au congrès de Varsovie, on a reconnu un alphabet officiel et surtout un protocole de fonctionnement polyectal, polynomique, permettant d’articuler la prononciation de cet alphabet avec toutes les prononciations des dialectes du rromani. On a bien reconnu la valeur centrale des dialectes. Ils portent la valeur émotionnelle d’une langue et font partie du patrimoine linguistique rromani.

hopala ! : J’imagine que la convergence, la standardisation du rromani ne se fait pas sans tensions... De ces tensions qu’on connaît en Bretagne, pour la codification du breton.

Marcel Courthiade : Comme pour toute langue au moment de sa codification, le rromani connaît des oppositions parmi ses défenseurs. Certains veulent que le rromani ait toutes les terminologies qui existent. Depuis la biochimie jusqu'à l’héraldique, en passant par le vocabulaire des armes de poing, et la pathologie vétérinaire, etc. Ces linguistes veulent reproduire le schéma des grandes langues comme le français, l’anglais, l’italien qui, en effet, ont tous les registres de vocabulaire possibles et imaginables. Je ne crois pas qu’il faille s’engager dans cette voie. Nous n’allons pas consacrer nos maigres moyens à la création de vocabulaires d’emploi rarissime... D’un autre côté, il faut laisser à une langue les moyens et la liberté de se développer dans tous les domaines de la vie, y compris les plus pointus. Aujourd’hui, la plus grande partie de la production écrite du rromani concerne des textes juridiques, politiques, institutionnels. C’était un développement inimaginable il y a dix ans... Il ne faut pas figer une langue dans les domaines qu’elle a aujourd’hui en lui refusant d’autres domaines d’extension... Un autre courant extrême est celui représenté par ceux que j’appelle les "vernacularistes". Ils pensent que les domaines du rromani sont ceux des activités traditionnelles des Rroms et ne veulent pas en sortir. Le vocabulaire du cheval, de la chaudronnerie, de la musique... Ils pensent que ce n’est pas la peine d’inférer dans la langue. Que la convergence du rromani se fera spontanément. Dans cent, ou cinq cents, ou mille ans... Même si, par ailleurs, ce sont des intellectuels qui trouvent normal d’écrire leur production savante dans un allemand très châtié respectant toutes les conventions modernes d’orthographe et de grammaire. En revanche, pour le rromani, ils s’interdisent tout ça. Comme si le rromani ne pouvait pas avoir de forme châtiée et des niveaux de langage soutenus. Comme s’il fallait, selon eux, que la langue conserve les appauvrissements de la palenka... Je retrouve là, parmi des intellectuels, les ravages de l’esprit de la palenka.

© Emmanuel Gaudelette, lac artificiel de Bucarest, Roumanie, vue des quartiers de l’armée du peuple, juillet 1992


hopala ! : L’esprit de la palenka ?

Marcel Courthiade : La palenka, c’est un espace socio-géographique des Balkans et qui n’est ni le village avec sa force culturelle traditionnelle, ni la ville avec son orientation intellectuelle, formalisée, cosmopolite. La palenka n’est pas un lieu concret. C’est un concept qui a été dégagé par les sociologues yougoslaves dans les années 1960 pour désigner une forme de vie sociale dans les Balkans. Beaucoup de villages dans les Balkans portent ce nom de palenka... La palenka est le lieu d’une sociabilité maigre. L’habitant de la palenka ne veut pas savoir ce qui se passe en dehors. Et dans la palenka, il ne veut pas savoir ce qui ne le concerne pas lui directement. Il ne veut pas savoir ce qui était avant lui, ni ce qui sera après lui. Un proverbe dit : "Dans une palenka où le curé est boiteux, tous les curés sont boiteux et tous les boiteux sont curés." Dans la palenka, tout le monde sait tout sur tout le monde. Il est presque inutile de parler. Le langage est réduit au minimum, réduit à sa fonction de signal. La langue y est appauvrie. Or le rromani a souffert de l’esprit de la palenka parce que les Rroms se sont retrouvés très nombreux dans ce type de milieu social. Ça a réduit le champ d’activité de la langue. Même si la palenka n’est pas propre aux Rroms, c’est général dans les Balkans. J’y ai vécu. C’est un lieu qui tue les virtuoses du langage au lieu de leur donner vie comme dans les villages ou les cités.

hopala ! : Pourtant, la langue rromani pourrait être ressentie comme le ciment de la nation rrom. Une nation sans territoire, sans État, sans religion commune...

Marcel Courthiade : Et c’est ressenti comme tel. Actuellement, on dit pour plaisanter que la nation rrom a un territoire, c’est Internet. Une métaphore pour dire que la langue est souvent considérée comme étant notre terre. Cela a été chanté par les poètes... Les nazis parlaient d’un Blut und Erde Mann, un homme de sang et de terre. Certains Rroms ont inventé un contrepied à cette formule, et parlent d’un Geist und Sprache Mann, un homme d’esprit et de langue... La conservation de la langue au sein de la communauté rrom est un espoir, un modèle pour les peuples qui connaissent une forte diaspora. Il y a beaucoup de peuples où la majorité des locuteurs d’une langue vivent hors de la terre d’origine de cette langue : les Albanais, les Grecs, les Polonais, les Arméniens... La langue rromani est vive en France. Je l’entends parler dans le métro de Paris trois fois par jour.

hopala ! : Si elle est sans territoire, la nation rrom est quand même une nation européenne.

Marcel Courthiade : Les Rroms sont les plus européens des Européens. Ils sont peut-être les seuls Européens à connaître d’aussi près la diversité linguistique, culturelle, politique de l’Europe... Ce qui peut poser aussi quelques problèmes de compréhension au sein de la communauté. Quand dans les instances internationa les, je suis en cabine pour traduire pour un public rrom, je sais que si jamais je dois traduire l’expression française "identité culturelle", tous les Rroms qui viennent de Russie ne vont rien y comprendre. En russe, le mot "identité" ne s’emploie que dans un contexte mathématique, au sens d’identité formelle. Et les Rroms de Russie ont emprunté cette conception russe de l’identité. Il y a des mots, des concepts proprement intraduisibles d’une langue européenne à une autre. C’est la gnosso-diversité de l’Europe, bien plus qu’une simple glosso-diversité... Günter Grass a un mot juste, il dit que les Rroms sont les Européens que nous souhaitons tous devenir.

hopala ! : Vous êtes interprète-traducteur dans les commissions de réfugiés en France, pour les nombreux Rroms qui cherchent asile en France. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

6 Komceluk : mot d’origine turque en usage dans les Balkans qu’on peut traduire par "convivialité".

Marcel Courthiade : Je m’occupe beaucoup des Rroms kossovars. Ils ont été chassés de leur pays et cherchent refuge en Europe occidentale. L’idéal pour eux serait de retourner au Kossovo. Je pense que 90 % des réfugiés rroms qui passent dans les commissions souhaitent retourner au pays. Ils sont attachés à leurs pays. À la langue, la tradition, les copains... Un sentiment d’attachement très fort et souvent ignoré des autorités des différents pays. Qui nous voient comme des gens qui se baladent, sans feu ni lieu, sans foi ni loi... Mais pour qu’ils rentrent, il faudrait un minimum d’abaissement des tensions dans les Balkans... Jusqu’aux années 1970-1980, les Balkans vivaient quand même dans une sorte de multiculturalisme. Et on ne pouvait pas vraiment parler d’un racisme spécifique contre les Rroms. Les relations entre les Rroms et les autres peuples des Balkans n’étaient ni moins ni plus cordiales qu’entre tous ces peuples. En fait, la problématique rrom ne peut pas être traitée uniquement dans le cadre de la relation Rroms, Gadje, mais dans l’ensemble des articulations politiques de la région... Les Rroms kossovars de Macédoine sont victimes de manipulations politiques des extrémistes. Du temps de Milosevic, certains Rroms bien en vue ont été manipulés et se sont dits supporters inconditionnels de Milosevic. Une attitude complètement étrangère à la majorité des Rroms qui souhaitaient garder ce sentiment de bon voisinage, komceluk6, qui prévalait depuis des siècles dans les Balkans. À la chute de Milosevic, cette image de Rroms pro-Milosevic et proserbes a été en retour instrumentalisée par certains Albanais extrémistes, partisans de la purification ethnique. Depuis, les Rroms kossovars subissent une oppression. Ils sont exclus de tout : de la formation, du crédit bancaire, du marché du travail, des politiques de logement. Au point que la fuite est la seule solution raisonnable... Ailleurs, en Roumanie, en Serbie, les Rroms fuient d’autres formes d’oppression. Il y a entre 10 et 15 % des réfugiés rroms en France qui obtiennent le statut de réfugié. Mais c’est le même pourcentage pour les autres réfugiés... Les commissions voient passer des gens qui sont perdus, totalement à la dérive, en état de souffrance aggravée, et que l’oppression a déssaisis d’eux-mêmes. En règle générale, les membres des commissions sont mus par un réel engagement humain et même humaniste et arrivent à bien comprendre et décrypter la détresse des demandeurs. Et à donner une réponse juste...

hopala ! : La phrase de Günter Grass... Quelle était-elle ?

Marcel Courthiade : "Les Rroms sont ce que nous cherchons tous à devenir : de véritables Européens."

Entretien réalisé par Didier Caraës


Éléments de bibliographie :

Asséo H., Les Tsiganes – Une destinée européenne, Gallimard, 1994

Courthiade M., "La langue rromani : un joyau du patrimoine linguistique national et européen" , in Codification des langues de France, L’Harmattan, 2002
Courthiade M., Le Meurtre silencieux des Rroms d’Europe, Carobella ex-natura (éditions), Lyon, à paraître fin 2003
Rothéa X., France, pays des droits des Roms ? Gitans, "Bohémiens", "gens du voyage", Tsiganes, face aux pouvoirs publics depuis le 19e siècle, Carobella ex-natura (éditions), Lyon, 2003
Revue Études tsiganes, "La littérature des Tsiganes – Les Tsiganes de la littérature", n° 9 – nouvelle série, 1997
Revue Études tsiganes, "Langue et culture", n°16, 2003
(site web : www.etudestsiganes.asso.fr)
Williams P., Tsiganes : identité, évolution, Syros, 1989

Marcel Courthiade est commissaire de l'Union rromani internationale à la langue et aux droits linguistiques et titulaire de la chaire de langue et de civilisation rromani à l'INALCO. Ses nombreuses publications sont produites en différentes langues européennes.


Muharem Serbezovski

Noce

Grand souci
vérité sale
nuits sans fermer l'œil
route tordue
grêle pluie chaude
sueur froide grande réunion
beaucoup, beaucoup de gens
chants musique danse
à manger et à boire
naissance du soleil
des zourlas des davoules
réveil
des fleurs de l'amour une bougie
virginité
et puis à boire et à manger

deuxième nuit
lune pleine signe néfaste
pensées noires
honte pleurs dettes
encore des dettes
années perdues
grandes noces
noces tsiganes.


Identité

On cherche le Rrom sur la terre
on cherche le Rrom au ciel
on cherche le Rrom dans les songes
sur la lune dans le monde
on cherche le Rrom

on cherche le Rrom dans l'eau
on cherche le Rrom au-dessus de l'eau
on cherche le Rrom dans les larmes
dans les ordures dans la boue
on cherche le Rrom

on cherche le Rrom dans la honte
on cherche le Rrom dans la bonté
on cherche le Rrom dans la misère
parmi les clandestins parmi les détenus
on cherche le Rrom

on cherche le Rrom en Inde
on cherche le Rrom en Égypte
on cherche le Rrom en Andalousie
au vingtième siècle au zoo
on cherche le Rrom

on cherche le Rrom dans le feu
on cherche le Rrom dans la poussière
on cherche le Rrom dans le camp de concentration
en terre déserte dans le cosmos
on cherche le Rrom

on cherche le Rrom parmi les politiciens
on cherche le Rrom parmi les sportifs
on cherche le Rrom parmi les plus grands de ce monde
parmi les nobles parmi les petits et les grands
on cherche le Rrom

on cherche le Rrom sur les routes
on cherche le Rrom sous la tente
on cherche le Rrom dans les chansons
c'est là-bas parmi les oubliés
qu'ils ont jeté le Rrom


Je suis un Yad Vashem*

* Mémorial, à Jérusalem, pour la perpétuation de la mémoire des victimes juives de l’Holocauste. Littéralement, Yad Vashem signifie "un monument et un nom". Cf. Isaïe, 56,5 : "Je donnerai dans ma maison et dans mes murs un monument et un nom..." (c’est Dieu qui parle, n.d.t.).
Rajko Djuric est rrom. Né en Serbie, il vit actuellement en exil à Berlin (voir aussi p. 89).
"Je suis un Yad Vashem" a été traduit vers le français par Mireille Robin.

Rajko Djuric

Je suis
  un Yad Vashem.
    Mes doigts sont de sang et de cendres.
      Des noms sont inscrits sur ma paume.

Je suis
  un Yad Vashem.
     J’ai mangé le feu,
    bu la fumée.
      Je suis mort à Auschwitz.

Je suis
  un Yad Vashem.
    J’ai dormi sur les ossements.
      Je suis resté sans yeux.
        Je suis mort à Treblinka.

Je suis
  un Yad Vashem.
    Le sang était ma couverture.
      On m’a écorché vif.
        Je suis mort à Buchenwald.

Je suis
  un Yad Vashem.
    J’ai creusé ma tombe de mes larmes,
      de mon cri érigé ma croix.
        Je suis mort à Dachau.

Je suis
  un Yad Vashem.
    Mes doigts sont de sang et de cendres.
      Des noms sont inscrits sur ma paume.

Je suis
  un Yad-Vashem.
    Tout ce que je possédais
      a été anéanti.
        Je suis mort à Bergen-Belsen.

Je suis
  un Yad-Vashem.
    Dépossédée de mon nom,
      j’ai perdu la parole.
        Je suis morte à Ravensbrück.

Je suis
  un Yad-Vashem.
    Où j’ai séjourné,
      je l’ignore.
        Je sais seulement que je suis mort.

Je suis
  un Yad Vashem.
    Les cieux se sont écroulés,
      on m’a enfermé dans les ténèbres éternelles.
        Je suis mort à Lublin.

Je suis
  un Yad Vashem.
    On m’a ouvert le ventre
      et tué le fruit de mes entrailles.
        Je suis morte à Jasenovac.

Je suis
  un Yad Vashem.
    Des roues noires et ensanglantées
      m’ont ballottée de-ci de-là.
        On m’a transformée en cendres et fumée.

Je suis
  un Yad Vashem.
    Mon cœur était rrom.
      C’est le Rom en moi qu’on a tué.

Je suis
  un Yad Vashem.
    Mes doigts sont de sang et de cendres.
      Des noms sont inscrits sur ma paume.

Je suis
  un Yad Vashem.
    Tant que la planète tournera,
      la fumée s’élèvera entre terre et ciel.

Je suis
  un Yad Vashem.
    Tant que le soleil brillera au firmament,
      le Yad Vashem vivra.

Je suis
  un Yad Vashem.
    Tant que Dieu sera Dieu,
      on n’oubliera pas Auschwitz.

design : julien poireau - décembre 2006 -