
Transmission des vivants et des morts... ; Hommage à Jean Pierre Abraham : G Prémel, H Bellec, O Cousin, M Dugué, H Jaouen, E Kerhoas, N Laurent-Catrice, D Le Dantec, Y Marion, M Mémin, Y Orveillon ; B Gestin, Brest, notre promontoire océanique ; J Malaurie, Hommage à Pierre-Jakez Hélias... ; A Jullien, Poésies ; Vonnick Caroff, artiste invitée ; Transmission : G Jaouen, Jeux traditionnels..., La démarche perconnelle du sonneur, entretien avec Yann Le Meur ; Bilinguisme : Un diaoul a bistig, de Lukian Tangi, adapté par Henri Guéguen, A-M Kervern-Quefféléant, Comme si le passé méritait un avenir ; F Morvannou, À propos du Geriadur ar matematikoù de Jean Marot ; G Prémel, Arrêt sur image ; M Le Brigand, Chez les Cioran ; L Riou, Jackson Pollock, des yeux dans la chaleur ; Le haïku, une force qui dépasse les frontières, entretien avec A Kervern ; Droit de réponse ; Impressions : Pêle-Mêle, la chronique d'A Monot, Autres impressions, La revue des revues, Vu, entendu, Brèves de brèves, À venir

“On en reparlera à l'automne...” Septembre est passé, avec quelques petites pluies vers la fin. Après la canicule de cet été, voici venir les vents d'octobre, prédécesseurs de l'équinoxe. Je savais que tu serais présent dans ce numéro, mais pas comme ça.
Je me souviens qu'en apprenant ta mort, j'avais repensé à l'épisode où tu racontes cette pêche à la seiche en cannot, avec un vieux pêcheur côtier, le grain qui vous avait surpris, la mer se creusant, les seiches qui devenaient mauvaises, la montée de ton angoisse, et le vieux pêcheur sentant cette montée en toi, qui t'avait dit sans s'arrêter : “Laisse aller, c'est un tango...” J'avais pensé alors à ce que dit Simone Weil à propos du bien et du mal : “Est bien ce qui donne plus de réalité aux êtres et aux choses ; mal ce qui leur en enlève.” Peut-être est-ce aussi parce que tu incarnais cette idée du bien que tes amis, ceux que tu connaissais, ceux que tu ne connaissais pas, certains familiers d'hopala !, d'autres non, se sont rassemblés pour te saluer, toi que voilà.
Je saluerai pour toi la fille au bandeau bleu.
Ce fut assez étrange et déplaisant. Nous passions nos vacances quelque part au sud de la Bourgogne et la canicule s’était écrasée comme une chape de plomb sur tout le pays. Les journées paraissaient interminables. La sécheresse figeait le paysage en une étendue morne et grisâtre. On attendait le soir en se terrant dans la pénombre d’une vieille maison retapée où volontairement nous empêchions la lumière et donc la chaleur de pénétrer. Bien incapable d’écrire la moindre ligne, je n’avais d’énergie que pour chasser les mouches et pour lire. Lire jusqu’à plus soif, comme on dit. Faire à manger, aussi. Servir l’apéro. Mais surtout lire. Découvrir Joseph O’Connor, relire Jim Harrison. Une vie de désossé. Les couvertures des bouquins étaient constellées de chiures de mouches. Ce matin-là, de bonne heure, je suis descendu à bicyclette au bourg. Le pain, le lait, les cigarettes et les journaux. Les journaux évoquaient des choses tristes et désolantes. Les gens, des gens connus, attachants, s’entretuaient soi-disant par amour. J’ai ramené le Monde et le Courrier international. Ce sont des journaux que j’achète en vacances. Nous nous sommes servi un café et ma femme, feuilletant le Courrier, m’a dit qu’il y avait un papier qui sans doute m’intéresserait. L’article évoquait Jack Kerouac. En 1956, peu avant la parution de Sur la route, Jack Kerouac, embauché par le ministère de l’Agriculture, s’était isolé soixante-sept jours dans la chaîne des Cascades, au nord-ouest de États-Unis, sur les rives du lac Ross, au pied du pic de la Désolation. En constante relation radio, son travail – garde-feu – consistait à surveiller les incendies de forêts, accessoirement les passages des avions soviétiques espions. Une photo accompagnait l’article. Allongé parmi des roches, un jeune randonneur chaussé comme il se doit arpentait un décor somptueux. Un peu trop somptueux, pour dire vrai. Aujourd’hui, un véritable pèlerinage s’était mis en place autour de la cabane de guet qui faisait l’objet d’un véritable culte auprès des beatniks de la nouvelle génération. Un encart proposait un carnet de route : Y aller, à visiter, se loger, à ne pas manquer. Site du parc : www.nps.gov/noca.
J’ai levé les yeux vers ma femme pour lui répondre que je lirais l’article après ma douche, oui, plus tard. Puis j’ai tourné les pages du Monde sans trop m’attarder jusqu’au moment où le journal m’a appris la disparition de Jean-Pierre Abraham. Dans les années soixante, Jean-Pierre Abraham a travaillé trois ans comme gardien du phare d’Armen, au large de l’île de Sein. Le parallèle m’a bien sûr paru évident, presque brutal. La hauteur. L’élévation. Le vent. Et puis la brume. La solitude aux frontières de la folie, ou du moins d’un sérieux débrayage. L’horizon qui n’en finit pas de tanguer. Seule différence, l’écume à la place des nuages. Oui, le parallèle était là. Comme Kerouac, Abraham avait relaté cette expérience à travers un livre. Armen. Des gouttes de sueur coulaient le long de mes tempes. Je me sentais poisseux. Les yeux fermés, à des centaines de kilomètres, je pouvais parfaitement situer, imaginer ce bouquin sur les étagères de mon bureau. Pas difficile. Ordre alphabétique oblige, c’est le premier, tout en haut à gauche. J’ai préféré me réfugier un moment dans la salle de bains et m’asperger le visage d’eau froide avant de m’attaquer à ce fichu article. Les rubriques nécrologiques nous laissent à tous un goût amer. C’est terrible, on a toujours cette sale impression qu’elles ont été écrites par avance. À ce moment précis, ce bouquin, j’aurais aimé l’avoir sous les yeux, le toucher de mes mains, renifler l’odeur du papier. Un beau livre : couverture très sobre, photo noir et blanc de l’auteur représentant l’ombre inquiétante du phare s’écrasant sur un océan, subtile police des caractères, papier finement granulé. Armen. C’est le seul livre de Jean-Pierre Abraham que je possède. C’est aussi le seul que j’ai lu. En y repensant, c’est un livre qui m’a foutu une sacrée trouille. Le vertige, sans doute. Une peur ancestrale du vide, un effroi de l’enfance. Il y a quelques années, on m’avait fait grimper le phare de l’île Vierge et merci bien, ça m’avait suffit.
Armen, réédition Le Tout sur le Tout, 1988. De mon exil, j’essaye de m’en rappeler quelques images, quelques détails d’écriture. La reproduction d’un tableau de Vermeer – Femme lisant une lettre – qu’il emportait systématiquement avec lui. Les échos, les résonances à l’intérieur de la tour de feu, les sabots frappant les marches. L’humidité obsédante. Le lustrage quasi maniaque des cuivres. Une atmosphère morbide, c’est ainsi que je l’avais ressenti. Oui. Comme un combat vain contre la gangrène qui rongeait la pierre et le cœur des hommes. Je crois que j’aimais bien le personnage de Martin, le collègue de boulot un peu bourru, profondément humain. Peu de dialogues. On ne parle guère quand on est gardien de phare. C’est dans un bistrot de l’île de Sein que j’ai entendu cette histoire : durant la Seconde Guerre mondiale, le phare d’Armen était occupé par deux gardiens du pays et deux soldats allemands. Le rôle de ces derniers consistait à veiller à ce que le phare reste éteint sauf lorsqu’ils recevaient un appel d’un navire de la Kriegsmarine. Pendant quatre ans, Bretons et Allemands ne se sont pour ainsi dire jamais adressé la parole, si ce n’est à travers les ordres lancés par l’occupant. Une sorte de Silence de la mer réduit à un habitacle d’une dizaine de mètres carrés, une prison sur les flots, une bulle de verre pendue au plafond du firmament. Une ampoule fixée au haut d’un mât de cocagne. Sentinelle indispensable et dérisoire. Kerouac traquait les incendies. Abraham allumait des feux. Je n’ai fait qu’une seule traversée à la voile de ma vie, entre Brest et les îles Scilly. Ce fut pour moi un cauchemar. Mal de mer bien évidemment et puis cet atroce et ridicule pressentiment que la prochaine lame sera la bonne. J’ai commencé à revivre dès que j’ai vu scintiller le feu du Four, ou peut-être était-ce la Jument, ou Ouessant, peu importe. C’est donc que les phares servent à quelque chose. C’est donc que les gardiens de phare servent à quelque chose. Servaient, devrais-je dire, puisque tout ou presque est désormais automatisé. Il n’y aura plus de gardiens de phare, plus d’hommes pour lustrer les cuivres et se lever au milieu de la nuit pour écrire sur un pupitre pourri par l’humidité :
“J’ai dû passer de longues minutes à me regarder dans l’étroit miroir de la cuisine, à prendre des poses et faire des grimaces. Qu’est-ce je fabrique ici ?”
Bonne question. À grimper au sommet d’un phare comme au sommet d’une montagne, on se retrouve forcément dans un cul-de-sac. Logique. Alors on essaye de trouver une issue, par tous les moyens. L’issue, c’est les étoiles, les nuages, le firmament. Pour Kerouac, c’était Dieu, enfin une sorte de Dieu mais dès qu’il nous réchauffait sa soupe spirituelle, Kerouac radotait et devenait terriblement ennuyeux. Il cherchait un supposé nirvana, il n’a trouvé qu’ennui et désolation. Du haut de son perchoir, Kerouac s’est fait chier comme un rat mort pendant soixante-sept jours. Ce qu’il n’a jamais osé nous avouer.
Abraham, je ne sais pas. Je ne m’en souviens pas. Je ne le connaissais pas. Aperçu une fois ou deux, peut-être, dans un salon du livre, un festival. De loin. Il faisait partie de ces gens dont on entend parler plus qu’on entend. Lui aussi s’ennuyait, je le suppose, rapport aux grimaces devant la glace. Son issue à lui, sa sortie de secours, c’était quoi, au juste ? L’écriture ? L’écriture tout court, tout simplement. J’imagine Abraham le bien-nommé, du haut de sa nacelle, sacrifiant une poignée de mots, quelques phrases, une lettre que le vent rapporte sur la terre ferme et qu’une femme peinte par Vermeer lit à sa fenêtre.
Pourquoi m’entêter à faire ce parallèle entre ces deux écrivains ? J’ai posé les deux journaux côte à côte sur la toile cirée de la cuisine pour les examiner. Les mouches s’évertuent à y imprimer de nouveaux points de suspension. Je me sers un grand verre d’eau. J’essaye de comprendre. Moi qui ne décolle jamais du plancher des vaches, j’essaye au moins de comprendre ce que cherchaient ces types-là. Compères, qu’avez-vous vu ?
Lac Ross / Chaussée de Sein.
Incendies / tempêtes.
Neiges éternelles / vent dominant secteur ouest.
Forêts de cèdres et de séquoias / champs de laminaires.
Mont Fury, mont Terror, pic de la Désolation / Armen, La Vieille, Tévennec.
Ours, daims, marmottes / Goélands, macareux, fous de Bassan.
Parc national des Cascades / Parc marin d’Iroise.
N’insistons pas. Ça ne mène à rien. Je saisis les journaux et m’en sers d’éventail. À midi, la chaleur est terrifiante. C’est ici que les records de température ont été battus. 41,9° C à l’ombre. Je sors. Besoin d’air mais il n’y a plus un seul souffle de vent, pas la moindre brise. Le soleil me cloue sur place. C’est un pays de vignes et de pâturages. Le raisin est déjà mûr et l’herbe est rase. Les bœufs, terrés à l’ombre des maigres arbres, ressemblent à de vieilles statues de plâtre décrépi. Je m’ennuie, moi aussi. Je suffoque d’ennui. Voilà qu’il me prend à rêver d’écume blanche et de neiges éternelles, de cascades d’eaux glacées et de granites polis par le ressac. De hauteur, à mon tour. À défaut d’élévation. L’envie aussi, peut-être, de rentrer chez moi, en Bretagne, de saisir le bouquin, là, tout en haut à gauche des étagères et d’en battre les pages pour recevoir de plein fouet un grand vent chargé de sel et d’embruns.
Où ta lumière vint
ta lumière vit
il y a
beaucoup de vagues
dans la mer
et une unique lumière
: celle que tu lances
par à-coups
juste à la profondeur
qui compte
pour nous
– les Humains
rien ne peut l'empêcher
– pas même la cargaison
de nos cœurs
elle n'est pas envoyée
par le gain
mais adressée par le but
– elle n'a pas été volée
– elle n'a pas été vendue
les hirondelles de mer
t'ont vu
et t'ont caché à
notre vue
La distance a toujours été
Ce qui menait à toi
Ce n'était pas une flèche
Pas plus qu'un fouet
– sur les eaux
juste une lumière
que tu as sauvée
q
ui n'était ni en milles
ni en lieues
une lumière inflexible
venue de loin
de très loin
qui nous éclaire
Nous les Humains

© Vonnick Caroff
Kelenner
e oa Pêr Nikolaz.
Il était enseignant. Prof, quoi !
Kelenner war ar jedoniezh.
Vous ne savez pas ce que c’est : jedoniezh ?
Mathématiques.
Ça faisait, quoi ? une dizaine d’années
qu’il enseignait au lycée.
abaoe un dek vloaz bennak.
Ha bourrañ a rae en e glasoù.
Et il se plaisait, ma foi.
Il était bien accepté par ses élèves
qui, selon lui, travaillaient avec plaisir.
Degemeret mat e veze ganto
ha, d’e veno, e labourent gant plijadur.
Il avait débarrassé un p’tit coin de son bureau
pour étaler les travaux de ses élèves.
Diac’hubet en doa Pêr
ur c’hornig eus e daol
da zispakañ labourioù e skolidi.
Devant ce fardeau,
– aussi épais que le grand dictionnaire
de monsieur Larousse,
ken tev ha geriadur bras
an aotrou Larousse –
il pestait à chaque fois.
Il pestait contre ce sale métier
Termal a rae ha mallozhiñ bep tro,
ouzh e vicher laou,
ce métier à la c...
micher villiget an diaoul.
Puis, il se saisissait de son principal outil :
j’ai nommé son Crayon à Bille Rouge,
Messieurs-dames !
Et pour ceux qui se demandent
comment ça peut bien se dire en breton
“son Crayon à Bille Rouge”,
eh bien voici :
“e Greion Ruz war Voullig”.
Dans la dernière question du devoir,
il fallait chercher
e oa da glask
ar gengejadenn kemm-ouzh-kemm
la fonction réciproque
de celle donnée,
eus hini al lakadenn
pa gemme al ledenn
quand l’inconnue variait
eus mann d’an difini mui.
de zéro à plus l’infini.
Et puis dessiner sa courbe.
Ha dresañ he c’hrommen.
Pas compliqué, tout de même !?! ’fin !
*
Hm-hm ? Ur pilpasig o tostaat
dre an alezioù ?
Tiens ?
Ça trottine dans les allées du jardin...
Qu’est-ce que c’est qu’ça ?
Hm-hm ? Draskal a ra goustadik
dor an trepas.
La porte du couloir qui grince ?
Allez bon !
Hm-hm ? Ur bale prim ha skañv ?
Un pas rapide et léger...
Ha kerkent,
une voix féminine.
– Demat Aotrou...
Me zo deuet da welout ac’hanoc’h !
– Bonjour Monsieur,
je suis venue vous voir.
Seizh kurun !
homañ zo gwad dindan hec’h ivinoù,
’vat !
Bon sang de boul hurun !
Eh ben ! celle-ci n’a pas froid aux yeux,
dites-donc !
Comment ça ?
Penaos ?
En em silet didrouz
en ti, e giz-se ?
Cette femme s’introduit chez moi...
... hep skeiñ war an nor vras !
... hep klask penn eus ar c’hloc’hig...
Ça frappe même pas à la porte...
Ça se soucie pas de sonner...
Culottée, dites donc !
et puis malpolie avec ça !
Dichek ha dic’hras &nb
sp;an itron-se !
Non mais !
Setu amañ un istrogell a blac’h, ’hat !
Vous parlez d’une istrogell !
Ha feiz ! souezhet mik Pêr,
dirak seurt ardoù !
Vraiment, ça lui en bouchait un coin,
ce genre de manière !
Réfléchissons :
ça ne peut pas être...
Ne c’hell ket bezañ
ur ginnigerez kenwerzh.
... une vendeuse à domicile,
Eo ?
Ou alors elle cache bien son jeu !
Pe neuze eo un druflenn gaer !
Non-non, c’était vraiment pas le genre.
A-dra-sur, homañ
ne oa ket eus ar ouenn-se.
Pas trop... à l’aise, la nana.
Ne oa ket tre war he zu.
Elle jetait un regard d’un côté,
Teurel a rae he sell war un tu,
de l’autre côté,
war un tu all,
sur ses chaussures,
war e botoù-ler,
et, de temps à autre,
ha tro pe dro war...
... Bêr Nikolas.
– C’est sur le conseil de quelques amis
– Diwar ali un nebeud mignoned
que je suis venue vous voir, Monsieur.
ez on deuet da welout ac’hanoc’h, Aotrou.
– A, mat neuze.
– Ah bon !
Cette entrée en matière ne l’éclairait pas
du tout du tout !
Ne wele ket sklaeroc’h Pêr
diwar zigor an diviz.
– Vous n’êtes pas sans savoir, n’est-ce pas,
– c’est la dame qui parle –
Vous n’êtes pas sans connaître
l’excellente réputation
que vous avez acquise, Monsieur,
dans la région.
– N’emañ ket ken da c’houzout deoc’h
ar vrud kaer
peus tapet er vro-mañ.
– Fidamdoue,
se dit Pêr,
me voici propr’ avec celle-ci !
brav emaon ganti !
– Alors voilà : j’ai cru bon de venir
vous demander conseil
pour... pour ... – comment dire ? – pour ...
pour débrouiller mes problèmes, voilà !
– Setu em eus kredet dont da c’houlenn
ho kuzulioù
evit – penaos lârin ? –
... evit diskoulmañ va c’hudennoù !
– Arabat mont re bell war ar meuleudi,
itron !!!
– N’allons pas trop loin dans les éloges,
madame.
Vous savez, j’ai jamais fait de miracle
Morse ne’m eus graet taol burzudus ebet,
– siwazh din –
– croyez bien que je le regrette –
Voilà : je fais de mon mieux, c’est tout.
Ma ran eus ar gwellañ ne ran netra ken.
Ce fut en vain que Pêr chercha à mettre
le hola.
Ne oa ket da dortal,
Elle voulait aller jusqu’au bout,
betek ar penn e ranke mont,
sans la moindre pudeur.
hep bezañ dalc’het
gant un dister elevez.
Setu :
Voilà : femme de notaire.
20 ans de mariage.
Et un mari qui, très tôt, court la prétrentaine.
An itron gaer-mañ a oa gwreg
d’un noter.
Ugent vloaz ’oa e oant dimezet
ha prim e oa troet he gwaz
da vont da redek ar c’hwitell.
Div verc’h he doa.
Deux filles.
An div hailhevodez-se,
Ces deux coquines,
war o studi el lise,
fréquentaient le lycée.
ne oant tamm chalet ebet
gant al labour skol.
Le travail scolaire ? non, ça, ça ne les
souciait pas le moins du monde.
Setu ma vezent c’hin-c’han gant o mamm
Ce qui fait qu’elles se disputaient à ce sujet,
avec leur mère,
a-hed ar bloaz.
d’un bout à l’autre de l’année.
La madame, elle,
elle s’ennuyait, bien sûr,
à ruminer ainsi ses idées,
à longueur de temps.
N’he doa netra gwelloc’h d’ober
nemet chaokat soñjoù a-hed he buhez.
Pêr Nikolas, souzhet mik da gentañ,
d’abord éberlué,
eh ben, il commençait à perdre patience
a oa deuet da vezañ dihabask
et renfrogné.
ha teñval he benn gantañ.
– Houla-la ! J’en entends déjà assez comme ça,
tous les jours,
se disait-il,
– Trawalc’h a sotachoù a glevan bemdez
pour n’avoir pas – en plus – à rester écouter
les jérémiades de... de cocues
n’ayant rien à fiche de leur temps.
hep chom da selaou ... bourouell doganezed
vak, ha re ziskuizh.
Ha : war-sav !
Et hop ! Debout !
– Je dois vous dire franchement,
chère Madame,
– Ret eo din lavarout krenn deoc’h
n’on ket na medisin,
je ne suis ni médecin,
na psikolog,
pas plus que conseiller pour époux mal assortis.
na kuzulier evit priedoù parezet fall.
Ha Pêr, mont war-du an nor.
Et, direction : la porte.
– Oui, ça, je le sais très bien, Monsieur,
– Gouzout mat a ran, Aotrou,
met... plijout a rafe din klevout hoc’h alioù !
mais, voyez-vous, j’aimerais tellement
que vous me conseilliez !
Pêr resta un instant sans rien dire.
dilavar e-pad ur frapadig.
C’est que, voyez-vous, les mathématiques,
ça a beau être une science très belle,
M’eo ar jedoniezh ur skiant kaer,
et très importante,
hag a bouez,
ça ne fournit pas beaucoup d’aide, finalement,
ne zigas ket kalz a sikour
quand il s’agit de conseiller des femmes
dérangées,
da genteliañ maouezed trevariet,
démoralisées,
izel o c’halon,
moitié folles,
fursot, pe... pe sot da stagañ.
si ce n’est... folles à lier.
Notre pôvre professeur se demandait bien
Ar c’helenner paour a glaske an tu
comment se débarrasser de cette enjôleuse-ci
d’en em zizober eus ar gañjolenn
melkoniet-mañ.
visiblement déprimée.
Et soudain, l’éclair :
– Alioù a fell deoc’h kaout, itronig ?
– Ah ! ce sont des conseils que vous voulez ?
ma p’tite dame.
Eh bien...
alioù a vo roet deoc’h hervez ho koulenn !
... je vais vous en servir, moi, puisque c’est ça
que vous voulez !
Voilà. Primo :
Kentañ tra dezhi :
promenades dans la campagne,
mont da bourmen war ar maez,
ou bien courir.
pe mont da redek.
Ha n’eo ket chom da vakañ en he zi !
C’est pas une solution, ça, de rester à rien faire
à la maison !
Et puis : rechercher des amies pour aller,
de temps en temps, faire une partie de tennis,
Klask mignonezed da vont da c’hoari tennis,
pe golf,
pe ar c’hartoù.
ou bien de cartes !
Ensuite : eh bien, quitter chez elle
quelques jours,
Mont kuit eus ar gêr
un nebeud devezhioù,
hag un nozvezh bennak – perak ket ?
et même – hein ? pourquoi pas ? –
quelques nuits.
Tiens : aller passer huit jours de v
acances
toute seule.
Mont hec’h-unan da dremen
eizhtez vakañsoù.
Et puis alors : changer complètement d’attitude
face à ses deux filles, quoi !
Diwall da vont a-hed an amzer
war o buhez.
Arrêter de leur empoisonner la vie
à longueur de temps.
Recruter un jeune étudiant, par exemple,
qui les aidera dans leur travail.
Klask ur studier yaouank bennak
da skoazellañ anezho en o labour.
Ah ! et puis, et puis : y a qu’à leur promettre
à chacune
une voiture sitôt le bac en poche.
Prenañ dezho bep a garr nevez
kerkent ma vint bachelouriet.
Vous m’en direz tant !
Comme s’il était, depuis toujours,
un spécialiste dans ce métier,
hein ? vous ne trouvez pas ?
Evel pa vije bet a-viskoazh
un arbennigour war ar vicher-se.
N’eo ket gwir ?
Et pour la santé de son corps, eh bien, alors là :
se méfier des médecins
bezañ diskredik ouzh ar vedisined
et des médicaments bien sûr !
hag ouzh al louzeier !
Voilà !
– Maintenant, qu’elle suive mon ordonnance
ou pas,
– Pe heulio va lezenn pe ne heulio ket,
din-me ne gousto ket !
moi, ça ne me coûtera rien de toute façon !
Gwir eo !
Bon, c’est vrai quoi !
Tant qu’à y aller
Betek mont dezhi
valait autant y aller vraiment ! Hein ?
koulz e oa mont da vat ! Nann ?
– Eh bien, je vous remercie, Monsieur.
– Trugarez Aotrou.
Merci beaucoup !
Dans un mois, voyez-vous, je compte
bien revenir
faire le point avec vous.
A-barzh ur miz e teuin en-dro.
Et elle sortit de son sac
ur golo-lizher gwenn,
une enveloppe blanche,
qu’elle posa délicatement sur la table,
a lakaas gant evezh war an daol,
puis elle se retira sans en dire plus.
– Na sklaeras ket an abadenn !
– Voilà qui n’éclaircit pas les choses !
se dit Pêr Nikolas, en se retrouvant tout seul.
pa chomas e-unan.
Lukian Tangi, graet troadur kamm dezhañ gant Herri Gwegen
Traduction approchée : Henri Guéguen revisitant Lukian Tangi
Henri Guéguen est né à Treffiagat, en pays bigouden. Depuis 10 ans, il est lecteur à haute voix en langue française et vit à Locronan, après avoir travaillé à Rennes, Paris, Tananarive. Bilingue de naissance, il se préoccupe aujourd’hui – yann mil micher, comme il le dit lui-même – de la transmission du breton, et, au-delà, des potentialités de l’expression bilingue, à l’écrit comme à l’oral : breton/français, mais aussi anglais, etc.
L’extrait présenté ici constitue le début d’une libre
adaptation pour la lecture bilingue à voix haute de la
nouvelle “Un diaoul a bistig” de Lukian Tangi in
Danevelloù Dievyezhek et Pêr, Jakez, Yann hag ar re all, éditions An Here / Al Liamm (2002).
La traduction en français est l’œuvre d’An Here et d’Henri Guéguen. Son découpage, son imbrication avec l’original en breton, ainsi que les adaptations que cela implique, sont d’Henri Guéguen (2003).