
Les Kurdes, culture invitée : entretien avec Eyyup Faruk Doru (géopolitique) ; Mustafa Ovayolu, La voix des montagnes (littérature) ; Zîrek, Pense que (poésie) ; entretien avec Joyce Blau (linguistique) ; Gérard Chaliand, Poésie kurde et Poèmes anonymes ; Ceux de Karapinar, par la Délégation rennaise Kurdistan (récit) ; photographies de Gaël Le Ny ;
Yann Le Meur, Ramon Mestre, de Vallibonna (récit) ; Jean-Christophe Cros, Trois fois rien (haïku) ; Ricardo Montserrat, Ode à la boîte de thon jeanhénafffils&cie ; artiste invité : Éric Brault et poèmes d’Henri Droguet ; Claude Nadeau, Désir de langue, langues du désir (essai) ; Pascal Fauvel, (poésie) ; Jean-Yves Le Disez, Trois oies, avec une photographie de Michèle Le Braz ; De Landerneau à Brest, haïku d’Alain Kervern et dessins de Manuel Cortella Impressions…
En préambule à ce dossier kurde, voici un entretien avec Eyyup Faruk Doru, vice-président de la Confédération des associations kurdes en Europe (KON-KURD). Présenter la situation géopolitique du Kurdistan (même s'il n'existe pas) jusque dans ses implications les plus récentes nous a semblé une trame nécessaire sur laquelle articuler poèmes, photos, propos sur la langue et la littérature kurdes.
hopala ! : Le Kurdistan n'existe pas, où sont les Kurdes ?
Eyyup Faruk Doru : Le groupe le plus nombreux est en Turquie ; les estimations avoisinent entre 15 et 20 millions. Ils peuplent la région de l'Anatolie du Sud-Est, seul nom autorisé, le mot même de Kurdistan étant interdit. Mais les premières destinations de l'émigration sont les grandes métropoles turques elles-mêmes. En Iran, le peuplement kurde est d'environ 8 millions, en Irak, de l'ordre de 5 et en Syrie de 1 million. Ces estimations ne sont pas des décomptes. En l'absence d'État propre, il n'y a pas de recensement permettant de définir ce que serait la population kurde. Or les autres décomptes sont aussi variés qu'il y a de façons de définir un peuple. Le peuple kurde, dont l'existence et les droits sont niés, se répartit principalement dans ces régions, à peu près dans ces proportions-là.
hopala ! : Les gros titres de l'actualité, les bateaux échoués, Sangate, ont fait découvrir à l'opinion l'exode des Kurdes, et souvent, à l'occasion, l'existence même du peuple kurde. Dans quels pays trouvent-ils refuge ? Pourquoi ont-ils fui ?
Eyyup Faruk Doru : La plus importante communauté immigrée se trouve en Allemagne. Il faut compter environ 700 000 personnes. En France, nous sommes entre 120 000 et 150 000, en Suède, 35 000. Pour se faire une idée de l'étendue de la diaspora, la Confédération des associations kurdes en Europe se compose de 12 fédérations et il en existe d'autres au Canada, en Australie...
La première arrivée massive date des années 1960-1970. Elle a une origine économique, elle résulte des demandes des États européens et notamment des accords signés entre l'Allemagne et la Turquie.
La seconde vague suit le coup d'État militaire qui eut lieu dans ce pays en 1980. Les militants, les intellectuels et artistes de cette nouvelle génération d'émigrés, en s'intégrant à la première, vont politiser les communautés installées à l'étranger. L'identité culturelle et politique kurde va s'en trouver renforcée.
Au cours des années 1990, deux causes alimentent les départs. Toujours en Turquie, la politique de terre brûlée menée par l'armée vide 4 000 villages. Les villageois terrorisés fuient et cherchent refuge dans les banlieues des grandes métropoles. Pour prendre un exemple, Diyarbakir, qui comptait moins de 500 000 habitants, est aujourd'hui peuplée de 1 300 000 personnes. C'est la même chose à Ankara, Istambul. Là, c'est la misère et les tracas policiers, la peur. Ceux qui peuvent essaient de passer en Europe.
Les persécutions en Irak, la politique de massacres avec emploi des armes chimiques en 1988 et les répressions après la première guerre du Golfe, quand les Américains et leurs alliés renoncent à soutenir les révoltes des Kurdes et des chiites, poussent d'autres familles dehors. Le sentiment d'appartenir à un même peuple se renforce à l'étranger. Des liens se nouent aussi avec des Européens. Nous attendons beaucoup de l'Europe et en même temps nous sommes très déçus : ce sont des États européens qui ont livré Ocalan au gouvernement turc...
hopala ! : ...Une Europe qui a aussi une responsabilité historique dans l'éclatement territorial qui prive les Kurdes d'un État propre ?
Eyyup Faruk Doru : Oui, la France et l'Angleterre, au sortir de la guerre de 1914-1918, avaient imposé la reconnaissance de nos droits à l'Empire ottoman, allié de l'Allemagne. Le traité de Sèvres de 1920 jetait les bases de la création d'un État kurde. Mais il n'a pas été appliqué et, en 1923, le traité de Lausanne aboutit au partage des territoires à l'intérieur des frontières qui, après le rattachement de Mossoul à l'Irak en 1925, ont perduré jusqu'à aujourd'hui. Aucun des essais pacifiques, aucune des révoltes qui ont eu lieu en Irak, en Iran et en Turquie ne sont parvenus à faire exister cet État. En fait, les rapports de force et les alliances qui existaient au plan international se sont toujours opposés à un changement bénéfique pour nos revendications. La Turquie, membre de l'OTAN, n'a pu contenir la guérilla du PKK que grâce aux soutiens politiques, commerciaux et en armement que lui apportaient les États-Unis et les pays européens. En Irak, à Haladja en 1988, les gaz étaient allemands et les avions français. Après la première guerre du Golfe, les mêmes alliés ont laissé massacrer les Kurdes au nord et les chiites au sud, qui s'étaient soulevés pour abattre le régime de Saddam Hussein. Les grandes puissances des deux camps réglaient leur attitude vis-à-vis des dictatures de la région et de ces frontières en fonction de leurs intérêts pétroliers et des enjeux géostratégiques du moment, la guerre froide, les conflits entre Israël et la Palestine, entre l'Iran et l'Irak. Après les lâchetés de 1990, la protection de la région nord de l'Irak contre les actions militaires de Saddam Hussein a, en permettant une expérience d'autonomie, reconnu pour la première fois des droits politiques aux Kurdes.
hopala ! : Est-ce que la situation internationale d'aujourd'hui est plus favorable à une telle reconnaissance ?
Eyyup Faruk Doru : Il y a une nouvelle donne c'est certain. Elle résulte de plusieurs changements. Le plus important est relié bien sûr à la situation qu'a créée la deuxième guerre du Golfe. Les Kurdes d'Irak se sont placés aux côtés des Américains pour se défaire du régime de Saddam Hussein. Tout le monde sait, les Américains, comme l'Europe, de même que les Nations unies, que l'attaque contre les forces kurdes et en particulier celles qui, depuis la suspension de la guérilla en Turquie, sont repliées dans les montagnes à la frontière entre l'Irak et la Turquie, serait une cause de guerre. Défaire ces forces est un objectif sur lequel la Turquie, l'Iran et la Syrie sont d'accord. Ces opérations, l'armée turque a pu les mener plusieurs fois dans le passé. Elle le pouvait d'autant mieux que les Kurdes s'entretuaient.
hopala ! : Même dans la région autonome du nord de l'Irak, les deux partis nationalistes qui ont exercé leur autorité chacun sur un bout différent de ce petit territoire se sont fait la guerre. Quelles sont les raisons de ces hostilités ?
Eyyup Faruk Doru : Cette réalité témoigne de la persistance de structures sociales encore imprégnées de féodalisme et, si elles ont gardé de l'influence, c'est parce que les régions où vivent les communautés kurdes sont restées parmi les plus sous-développées de chacun des États dont elles dépendent. Il faut aussi constater que des décennies d'organisation des mouvements kurdes à l'intérieur de territoires éclatés, des décennies de confrontation pour chacun d'eux à des États, à des politiques différentes, ont conduit à des tensions qui ont nourri ces conflits. Pour comprendre que les États-Unis doivent tenir compte des Kurdes, et ne pas laisser l'armée turque les agresser, il faut parler des changements qui sont aussi intervenus chez nous. D'abord, quinze ans de luttes politiques et militaires ont créé une capacité armée de peser dans la région. Ensuite, les organisations kurdes ont cessé de se faire la guerre, elles se sont rapprochées et elles ont des propositions qui vont dans le même sens...
hopala ! : ...Les États-Unis sont-ils un partenaire très fiable ?
Eyyup Faruk Doru : Aujourd'hui, le nord de l'Irak, la partie kurde du pays, est la seule région sécurisée du pays. Les Américains et leurs alliés, dans la situation où ils sont, ne vont pas prendre le risque d'y mettre le feu. Ils ne l'ont pas pris, tous ces derniers mois, malgré les pressions de la Turquie. Surtout, la détermination des différentes composantes p olitiques kurdes à construire la paix et la démocratie au Proche-Orient, leurs propositions pour progresser dans ces deux directions, dans chacun des États où elles sont présentes, vont à la rencontre des solutions que pourraient apporter les Nations unies et l'Europe.
hopala ! : Ces propositions comportent-elles une remise en cause des frontières existantes ?
Eyyup Faruk Doru : Non, nous ne demandons pas un redécoupage des frontières. Si la privation d'un État propre est injuste, nous recherchons des solutions dans chacun des pays, dans chacune des sociétés où nous vivons. La représentation des communautés ethniques et religieuses ne représente pas un idéal démocratique, mais leur existence et leur poids dans ces régions sont aujourd'hui incontournables. Les propositions d'organiser le nouvel Irak à l'intérieur d'un système fédéral constitue un bon exemple pour les autres États où le pluralisme épouse cette configuration. C'est également la solution que souhaite le KONGRA-GEL en Turquie.
hopala ! : C'est quoi le KONGRA-GEL ?
Eyyup Faruk Doru : C'est le "Congrès du peuple du Kurdistan". Ce parti politique est issu de l'évolution du mouvement kurde en Turquie. Le PKK a mené une guerre qui avait deux objectifs, l'indépendance kurde et la révolution socialiste. En mettant d'abord fin unilatéralement à la guérilla, l'année de l'arrestation d'Öcalan, avant celle-ci, puis en renonçant à sortir de l'État turc, ce parti a changé de statut et pris le nom de KADEK, le Congrès pour la démocratie et la liberté au Kurdistan. Celui-ci a fait appel au gouvernement turc pour mettre fin à la guerre, car de même qu'il faut être deux pour faire la guerre, il faut être deux pour faire la paix. L'abandon des références marxistes-léninistes n'est pas une correction de langage pour communiquer. L'affirmation en faveur de la recherche de solutions non violentes non plus. Tout cela a entraîné des conséquences en profondeur dans le fonctionnement de l'organisation et dans la manière de faire de la politique. Le Congrès du peuple du Kurdistan, dont les délégués et les dirigeants ont été élus en partant de la base, est né de cette démocratisation.
hopala ! : Et la question du fédéralisme ?...
Eyyup Faruk Doru : La forme fédérale apporte à l'intérieur de chaque État et à travers leurs frontières pour les communautés transfrontalières des possibilités d'accorder aux Kurdes comme aux autres peuples l'exercice des droits politiques et culturels que chacun d'entre eux revendique, notamment le droit de parler ses langues. Pour le reste, les intérêts à l'intérieur de chaque communauté sont divers et contradictoires, et, d'une communauté à l'autre, ils peuvent converger - ceux des travailleurs, ceux des femmes, etc. Tout cela a besoin de la démocratie pour être reconnu et s'épanouir. Parler de Kurdistan libre recouvre aussi bien les libertés des travailleurs, les libertés des femmes, que la liberté de parler kurde. Notre idéal politique n'est pas nationaliste. Le nationalisme turc est responsable de l'oppression qui nous prive de nos droits élémentaires.
hopala ! : Où en sont les droits politiques et culturels des Kurdes dans chacun des États où ils vivent ?
Eyyup Faruk Doru : En Iran, l'emploi du nom de Kurdistan est autorisé, mais les partis politiques kurdes sont interdits. De toute façon, les élections n'y sont pas démocratiques, et la région kurde est contrôlée par une forte présence militaire. La langue kurde y est autorisée, radio et télévision en langue kurde y existent. Enfin, ce qui caractérise la situation en Iran, c'est que plusieurs dynamiques politiques s'y expriment, même si la perspective de changements ouverts aux revendications fédérales soutenues par le mouvement kurde n'a pas pour l'instant trouvé un écho favorable.
En Irak, pendant les dix années d'autonomie effective, le pluralisme politique kurde existant a progressé vers des rapports pacifiés. Surtout, d'abord de manière séparée dans les deux fiefs kurdes juxtaposés et hostiles, puis de mani ère de plus en plus intégrée sinon unifiée sur l'ensemble de la zone Nord, le développement économique, les investissements que celui-ci a permis dans l'éducation à tous les niveaux et dans la culture ont favorisé l'émergence d'une société civile elle-même pluraliste et très créative.
Le régime de la Syrie est le même que celui de l'Irak de Saddam Hussein. Aucun droit n'y est donc reconnu à la minorité kurde, ni politique ni culturel, pas plus qu'il n'y a d'élections libres pour qui que ce soit. L'attitude déjà fermée, mais sans actions militaires, s'est tendue dans les derniers mois. L'armée syrienne collabore avec l'armée turque en vue de s'opposer à toute reconnaissance, si minime soit-elle, du fait kurde.
En Turquie, les deux grands changements survenus ces dernières années tardent à apporter des améliorations concrètes. Le premier changement, c'est la suspension de la guérilla observée depuis cinq ans. Elle n'a pas pour l'instant permis de faire place à quelque discussion sur le contenu de la paix. Pour ne prendre qu'un seul exemple, les conditions édictées par le gouvernement turc en matière d'amnistie sont si restrictives et assorties d'obligations si dégradantes que moins d'une centaine de personnes y ont répondu. Le deuxième changement a été apporté par l'arrivée au pouvoir d'un nouveau gouvernement dirigé par le parti de la Justice et du Développement (AKP). La volonté annoncée par celui-ci de répondre aux critères exigés pour entreprendre des négociations en vue d'entrer dans l'Europe a été suivie de décisions législatives qui vont dans le bon sens. Mais ces textes n'ont pas reçu d'applications concrètes. Pour ne prendre à nouveau qu'un seul exemple : tandis qu'une loi a levé l'interdiction de donner des noms et prénoms kurdes, une circulaire du ministère de l'Intérieur a interdit l'utilisation de noms comportant des lettres qui n'existent pas dans l'alphabet turc. Les lettres X, W et Q existent en kurde, mais pas en turc. En s'appuyant sur ce fait, la préfecture et la direction de sûreté de Van ont pu refuser de délivrer une autorisation de se produire à un groupe kurde de musique rock, Koma Rewsen, du fait qu'il y avait la lettre "w" sur ses affiches ! Plus grave, il n'y a pas eu d'effets favorables sur le sort des anciens députés kurdes du parti de la Démocratie (DEP), Leyla Zana, Orhan Dogan, Hatip Dicle et Selim Sadak, emprisonnés en Turquie depuis dix ans. Les derniers mois de l'année 2003 ont été ponctués d'agressions contre les élus des partis kurdes autorisés et contre les participants à des festivals culturels internationaux. En fait, le délit de relation avec une organisation "terroriste" permet toujours de couvrir des décisions arbitraires et des juridictions et procédures d'exception.
hopala ! : Vous ne voyez pas d'éclaircie percer dans votre ciel ?
Eyyup Faruk Doru : Mais si ! Les prochaines élections municipales au printemps en Turquie vont montrer que les militants engagés dans l'action quotidienne des municipalités ont su accroître la confiance des populations. Les soutiens de coopération apportés par des municipalités bretonnes cette année ont, je l'espère, un bel avenir.
Propos recueillis par René Péron

© Gaël Le Ny.
Élections législatives, novembre 2002. L'officier de la zandarma (armée turque) vient de faire évacuer cette salle d'école qui tient lieu de bureau de vote. Les Kurdes assistent au dépouillement depuis l'extérieur.
Photographe, autodidacte, Gaël Le Ny, 34 ans, vit et travaille à Rennes depuis 1989. C'est par le voyage qu'il découvre la photographie et, durant ses années universitaires, il se perfectionne en collaborant à La Griffe, journal polyculturel rennais. La rencontre avec le photographe Christophe Le Dévéhat, avec qui il se lie d'amitié, sera déterminante dans l'orientation de sa carrière.
En novembre 1998, Gaël Le Ny partici pe à l'aventure du festival Et la Bohème et croise la plupart des futurs membres du collectif ln Situ au sein duquel il effectue ses recherches en photographie et présente son travail dans le cadre d'expositions collectives.
C'est vers la photographie à caractère social que se dirige Gaël Le Ny, telle que la pratiquent déjà les Eugene Smith, Larry Towell ou Robert Frank. Particulièrement sensible aux droits culturels et politiques des minorités, Gaël Le Ny effectue actuellement un reportage au long cours sur la communauté kurde de Rennes.
Quand je poussai, pour la première fois, la porte embuée de chez Mestre, j'étais loin de me douter que trente années plus tard je m'en irais chercher à percer le mystère d'une vie, de cet homme de légende qu'on appelait Ramon.
Ramon Mestre voit le jour en 1909 à Vallibonna, petit village du Levant espagnol situé à huit kilomètres de Valence. Ses parents y élèvent des moutons. Le jeune enfant côtoie quotidiennement le sous-prolétariat paysan, composé de journaliers surexploités par les grands propriétaires terriens. L'économie agricole de l'Espagne est alors terriblement concentrationnaire, engendrant misère et chômage endémique qui pousse le jeune Ramon à l'exil. À l'âge de quatorze ans, le jeune berger quitte sa terre natale pour Montpellier, où réside un oncle qui le prend comme ouvrier électricien. Cinq années ont passé. C'est le retour au pays. À Valence, un marchand des quatre saisons l'engage en qualité de commis. Il rejoint alors la Confédération nationale du travail, la CNT, centrale anarcho-syndicaliste constituant le syndicat le plus puissant de l'époque (il comptera 1 200 000 membres en 1932). Ramon devient ce qu'on appelle un "militant conscient" de la souffrance du peuple espagnol écrasé sous la férule des possédants. Il se rallie au drapeau noir et rouge symbolisant pour lui la lutte contre l'exploitation de l'homme par l'homme, l'abolition de l'argent et de la propriété privée, la suppression de la société de classes.
N'y sentant pas le changement social espéré, le jeune ouvrier valencien voit l'avènement de la république espagnole, en 1931, sans enthousiasme. La CNT prône en ces temps l'abstention et fustige le clientélisme généralisé des politiciens bourgeois de toutes obédiences. En effet, l'Espagne de l'époque se singularise par un sens particulier que donnent, à la démocratie, les élus du peuple qui, profitant de la misère et de l'analphabétisme, achètent leurs voix aux miséreux. À côté, les tournées de gwin ruz offertes avant chaque élection, par un célèbre conseiller général du Centre-Bretagne, relèvent d'une simple forme de "convivialité" !
Cette république ne répond pas à l'aspiration, voire à l'obsession des masses libertaires : la réforme agraire, la collectivisation des usines et des terres. Aussi, la CNT et son avant-garde, la Fédération anarchiste ibérique, harcèlent le pouvoir républicain par des grèves violentes, des occupations de domaines et des attaques de postes de gardes civiles. Le réformisme mou et le ménagement des propriétaires fonciers par les dirigeants républicains excèdent les révolutionnaires : ils optent pour l'action terroriste, qui culmine en 1933 avec le sabotage de l'express Barcelone-Séville, provoquant 19 morts.
Le 18 juillet 1936 survient le soulèvement militaire contre le Front populaire qui vient tout juste d'accéder au pouvoir. En face, les "nationaux catholiques" entendent restaurer l'ordre libéral et clérical menacé par la violence révolutionnaire que la république ne parvient pas à contenir. Le putsch se prépare. Le coordinateur du complot, le général Mola, est clair : "Il est nécessaire de propager un climat de terreur [...]. Toute personne œuvrant ouvertement ou secrètement pour le Front populaire doit être fusillée."
Il faut choisir son camp. L'instinct d e survie ou les convictions déterminent l'engagement de chacun. Le frère aîné de Ramon, qu'il admirait tant, effectue au moment même du pronunciamiento son service militaire au Maroc espagnol, au sein des troupes qui marchent dans la nuit du 17 au 18 juillet 1936 contre la République. Il restera fidèle à ce qui deviendra "l'armée nationale de Franco". Son autre frère, enrôlé malgré lui dans une compagnie factieuse, tente de déserter pour rejoindre la frange loyaliste de l'armée : il est fusillé.
Ramon choisit naturellement le camp de la défense, non de la République, mais de la cause révolutionnaire. L'été 36 est la période de "l'illusion lyrique", évoquée par André Malraux dans L'Espoir. Les forces progressistes veulent se servir du danger que représente le putsch militaire pour armer le peuple et déclencher la révolution. Cette position annonce un "affrontement implacable entre les partisans de la révolution sociale et ceux qui veulent gagner la guerre pour la démocratie" (Guy Hermet in La Guerre d'Espagne).
Ce clivage aboutit au drame qui marquera à tout jamais la mémoire de Ramon. En 1937, les communistes espagnols, pris en main par les experts soviétiques du NKVD (ancêtre du KGB), ne souhaitent pas, pour des raisons de réalisme et de géostratégie, la mise en place d'une dictature du prolétariat en Espagne. La guerre civile éclate dans la guerre civile. Le Parti communiste, transformé en parti de l'ordre, procède en 1937 à l'élimination sanglante des gauchistes que constituent les anarchistes et les trotskistes du Parti ouvrier pour l'unification marxiste (POUM).
De juillet 1936 au mois de mars 1939, Ramon est de tous les combats, sur le front du Levant ou de la Catalogne. Passé l'illusion lyrique et la ferveur révolutionnaire, il fait sienne la pensée de Manuel, le héros de Malraux dans L'Espoir qui "prenait conscience que, la guerre, c'est faire l'impossible pour que des morceaux de fer entrent dans la chair vivante". En 1938, la grande bataille de l'Èbre se transforme en Berezina. Les forces franquistes repoussent l'armée populaire qui s'enfonce dans les hautes eaux du fleuve. De nombreux combattants périssent noyés. Ramon, qui ne sait pas nager, voit sa dernière heure arriver, mais s'en tire miraculeusement. La Catalogne tombe aux mains de Franco en février 1939.
Le 1er avril, après que la France eut reconnu le gouvernement de Franco, ce dernier proclame sa victoire et la fin des hostilités. C'est le moment de l'exode et de la répression. Les parents de Ramon sont fusillés à Vallibonna.
Ramon Mestre rejoint la cohorte des 450 000 réfugiés espagnols à qui la France refuse de donner le statut de réfugiés politiques. Les autorités les entassent dans des camps de concentration, constitués de baraquements entourés de barbelés et gardés par des hommes de troupes coloniales maintenant une discipline de fer. Ramon se trouve parqué avec 80 000 personnes dans le camp d'Argelès, dans le sud du Roussillon. L'univers concentrationnaire est atroce. La faim, la soif et la promiscuité favorisent les épidémies. La dysenterie se répand et la lèpre fait son apparition. Le manque d'eau potable oblige les prisonniers à boire de l'eau de mer. Une cigarette devient un luxe et doit être partagée jusqu'au bout. Un jour, un ancien brigadiste international yougoslave, ne sachant pas l'espagnol, écrase un mégot non entièrement consumé. Les prisonniers en deviennent fous, la foule en furie va lyncher le pauvre bougre. Ramon intervient, s'adresse au gars en français, parvient à comprendre qu'il est poitrinaire et ne doit pas passer ses cigarettes aux autres, sauve le pauvre bougre.
Le premier convoi de pain qu'envoie la Croix-Rouge est protégé par des gardes à cheval. Les prisonniers les attaquent et, malgré les coups de cravaches et les coups de fusils qui font plusieurs morts, s'emparent des chevaux et les mangent.
Heureusement, il existe pour les plus chanceux une solution leur évitant de crever de faim : servir dans les fermes de main-d'œ uvre gratuite. Des travaux agricoles sont proposés aux plus vaillants, en échange seulement du logement et de la nourriture. Mais ceux-ci sont missionnés par la communauté du camp : il leur faut chaparder le maximum de denrées alimentaires dans les fermes d'accueil afin d'approvisionner le camp où les gens meurent de faim. Beaucoup sacrifient ainsi leur condition privilégiée, car le voleur qui se fait prendre est immédiatement renvoyé dans le camp sous les injures et l'humiliation.
Ramon, parce qu'il connaît le français, trouve une place dans un grand domaine. Son job : surveiller et accompagner le fils de famille atteint de démence dangereuse. Le travail consiste à risquer sa vie tous les jours auprès d'un jeune pervers qui prend plaisir à le mettre en danger. Par bonheur, ses qualités de traducteur sont prisées et lui permettent de trouver bientôt un emploi plus sûr dans une autre ferme où il rencontrera des braves gens.
Après la défaite de 1940, la France de Vichy crée les groupes de travailleurs étrangers (GTE) qu'elle livrera bien sûr en priorité aux Allemands au titre du Service du travail obligatoire (STO). Les réfugiés espagnols sont utilisés pour les travaux les plus durs et les plus dangereux. Deux fois, les Allemands mettent Ramon dans un wagon à bestiaux pour l'envoyer trimer dans les mines. Il s'évade à chaque fois. Une troisième fois, il est expédié dans les "caissons de la mort" que constituent les cloches sous vide servant à la construction des bases sous-marines allemandes du mur de l'Atlantique. C'est la surdité, la folie ou la mort assurée. Il faut à tout prix s'échapper. Il parvient encore à s'évader du train. Et grâce à un art consommé de la débrouille, indispensable en ces périodes d'horreur, il se fait embaucher à l'arsenal de Saint-Malo, où il fera désormais semblant de travailler.
En 1944, les Alliés bombardent Saint-Malo. Leurs cibles : les installations militaires, les arsenaux et... les environs, où vivent comme par hasard quelques boucliers humains dont nul ne se soucie. Parmi eux, Ramon est gravement blessé, laissé pour mort en raison d'une mauvaise blessure aux intestins. Dans les décombres et sous les bombes, on le découvre, le ventre éclaté, et les sauveteurs courageux lui épargnent une mort atroce en le transportant vers l'hôpital de la ville. Mais celui-ci est en proie aux feux aveugles de nos libérateurs. Il faut évacuer les blessés vers Rennes, à l'Hôtel- Dieu.
Transféré au service des blessés de guerre de l'hôpital rennais des grands brûlés, à Saint-François, le malade doit, pour guérir, boire beaucoup d'eau. Cela pose problème compte tenu, d'une part, du rationnement engendré par la désorganisation de l'approvisionnement en eau potable provoqué par les bombardements et l'état de guerre, et, d'autre part, du manque de disponibilité du personnel de santé, complètement débordé. Mais la providence va mettre au chevet de notre anticlérical ibérique deux des fidèles épouses de Notre-Seigneur qui le veillent jusqu'à la guérison. Elles lui imposent d'ingurgiter en trois mois plus d'eau qu'il n'en boira durant tout le reste de sa vie, même en comptabilisant celle qu'il mélangera au pastis.
Sauvé par des religieuses ! Bigre ! L'anticléricalisme viscéral de notre homme s'en trouve ébranlé. "Mon père, dira plus tard son fils Pedro, fut toute sa vie poursuivi par les bonnes sœurs." Ainsi en voulut sans doute le destin d'un homme qui fut, au sein de sa famille politique, de ceux qui s'opposèrent en 1936 au meurtre systématique des religieuses que la folie meurtrière des anarchistes conduisait à massacrer sans distinction.
Encore le destin : Ramon sort de l'hôpital, emportant comme seul bagage une aide soignante. Illico, ils se mettent en ménage. Notre convalescent s'engage alors comme manœuvre dans les chantiers de reconstruction de l'après-guerre, puis s'associe avec un vieux Basque, nommé Garcia, pour investir ses quelques économies dans l'achat d'une scie à bois. Il exerce alors le métier de scieur de bois, traînant dans Rennes la scie circulaire, de maison en maison, à l'aide d'une charrette à bras. Celle-ci lui permet également de vendre et livrer du bois de chauffage pour le compte d'une compagnie forestière dont le dépôt est situé dans le quartier du canal Saint-Martin, dans cette vieille zone industrielle rennaise accueillant à l'époque une trentaine d'entreprises. Le travail est éprouvant. En effet, une fois coupé, le bois est transporté péniblement à l'aide de paniers dans les greniers pour les pauvres, dans les caves pour les riches.
Mais le caractère saisonnier d'un produit de chauffage n'est pas suffisamment rentable pour nourrir la famille. C'est alors que Ramon se diversifie dans une nouvelle activité que les Espagnols connaissent bien mieux que les Français : la fabrication et la vente ambulante de glaces. C'est l'époque du fameux triporteur, fidèle réplique de celui du film avec Darry Cowl, avec son couvercle magnifique et sa sorbetière munie d'un grand caisson bourré de glace pilée. Le travail consiste à entreprendre pendant l'été la tournée des jardins de la ville, allant du Thabor au parc de Maurepas en passant par le petit jardin de la Touche, non loin de la vieille porte de l'Hôtel-Dieu, et à faire le bonheur des enfants.
Entre-temps naît un fils, Pedro, qui participe dès son plus jeune âge au processus de fabrication de la glace ainsi qu'aux livraisons.
En 1963 se présente une occasion. Près de la gare de Rennes, rue Duhamel, un bar est à prendre, assorti d'une cour attenante accueillant chaque nuit deux cent cinquante bicyclettes. À cette époque précédant juste l'implantation de l'usine Citroën qui organisera les déplacements de main-d'œuvre en car, beaucoup de gens des alentours viennent quotidiennement travailler à Rennes dans les fabriques. Ils arrivent à cinq heures par des michelines en gare de Rennes, puis se rendent en vélo à leur travail. Quand ils en reviennent le soir, beaucoup délaissent les crochets à vélos de la gare pour abriter pour la nuit leur bicyclette dans la cour de la taverne bientôt célèbre de la rue Duhamel. Cette pratique est, paraît-il, plus sûre et plus désaltérante !
Ramon acquiert le bar et commence sa nouvelle vie... comme manœuvre dans le bâtiment. En effet, une fois vendues les charrettes à glaces et payé le bar rubis sur ongle à l'ancien propriétaire, la police signifie sans tarder au tout nouveau tenancier qu'il n'a pas le droit, en tant qu'étranger, de tenir un café. Il n'a plus rien !
Ramon Mestre, chassé d'Espagne par un fascisme que la France ne voulait pas combattre, parqué et affamé dans ces camps de concentration français pour les rouges étrangers qui inspiraient méfiance, livré à l'occupant nazi par un peuple collaborationniste, voyait encore une fois la grandeur de la France.
Qu'à cela ne tienne ! Puisque ce sont "les Français d'abord", son épouse gallaise prend une disponibilité de son poste d'aide soignante et officie en maîtresse femme en qualité de patronne du bistrot. Et son mari s'en va chercher dans le bâtiment un salaire complémentaire, absolument nécessaire au paiement des traites consécutives à l'achat du bar.
Ramon, qui a cinquante-quatre ans, participe pourtant dès cinq heures au service du matin, avant de partir soulever les sacs de ciment de cinquante kilos et porter les parpaings. Au titre de "l'aide familiale", c'est lui qui prend en charge l'arrivée en masse de la "micheline du travail", servant la bière au verre, ainsi que les cafés-calva du petit jour. Le soir, après le deuxième rush de la journée correspondant au dépôt des vélos dans la cour, notre maçon reprend officieusement du service jusqu'à une heure du matin. La double profession durera plus de deux ans, jusqu'à la régularisation administrative qui permettra à son épouse de reprendre son métier de veilleuse de nuit à l'hôpital.
Le midi, les ouvriers travaillant dans le secteur amènent leur ration dans une "cantine", cette gamelle dans laquelle on met les légumes au-dessus et la viande en dessous avec la sauce, le tout pouvant être réchauffé sur le feu dans des bars ouvriers qui "mettent le couvert". "Ici, on reçoit avec provisions", peut-on lire à travers la vitre, sur un panneau accroché à l'intérieur, près de la fenêtre. Par surcroît, madame Mestre, que tous appellent "maman", fait pendant l'hiver de la soupe aux légumes ou du pot-au-feu. La rue Duhamel est alors fortement industrialisée, de nombreuses entreprises s'entassant des deux côtés de la rue, avec notamment deux imprimeries, un tourneur ajusteur ainsi que le fabricant de chaussures Besnard, qui fournit des bottes de pompiers pour toute la France.
Très vite, le bar devient la terre d'accueil des Espagnols immigrés. La nouvelle vague de réfugiés fuyant le franquisme y vient s'acoquiner avec la vieille garde des anciens combattants républicains tandis que la faculté d'espagnol y expédie ses bandes d'étudiants eux aussi très politisés.
Deux mondes se succèdent, dans la journée, les ouvriers et, le soir, les étudiants. Mais les deux mondes se croisent et s'apprécient mutuellement, communiant dans la haine du franquisme et des fascismes en général. Cet œcuménisme présente néanmoins quelques points de faiblesse concrétisés par les rapports difficiles entre d'un côté les membres du "parti des fusilleurs" - le parti communiste espagnol - et les anarchistes et trotskistes de l'autre.
Après 1968, la fraternisation entre le prolétariat et les étudiants devient la quête du Graal de nombreux apprentis révolutionnaires. Aussi le café Chez Mestre devient-il un haut lieu du gauchisme.
Cette ambiance explique pourquoi, quand la patronne du Brestois, le fameux bar de la place Sainte-Anne, prend sa retraite vers 1970, les militants bretons, c'est-à-dire l'essentiel de sa clientèle, viennent en bloc prendre leurs quartiers dialectiques chez Mestre, après avoir jugé que le nouveau tenancier du Brestois ne méritait pas leur fréquentation révolutionnaire si lucrative.
Le mélange réussit pleinement. Marx, Mao, Bakounine, Kropotkine et Morvan Lebesque occupent chaque soir dans le bistrot une place de choix dans des discussions enflammées attisées par la sangria, qu'on boit en mangeant des coques, et le vin de sangré des toros. Chaque nuit, entre les chants espagnols et les gwerzioù bretonnes modernes et militantes, se prépare allègrement le Grand Soir.
Le bistrot tourne à plein régime. L'affluence est telle que l'on refuse du monde, quand la porte ne s'ouvre plus, tant les clients sont aux heures de pointe entassés jusqu'à épuisement total de l'espace de mobilité. Le rejeton, un dénommé Pedro, épluche quotidiennement ses cinquante kilogrammes de coques en prévision des célèbres "apéros qui durent" à la mode ibérique. Ramon prépare une succulente paella, servie le jeudi aux occupants de la table de huit placée au fond du bistrot.
L'atmosphère est chaleureuse, bruyante, parfois torride, enluminée par les facettes multiples des miroirs qui se renvoient les images colorées des grenats muraux tandis que les ocres et rouges sang des affiches tauromachiques y reflètent la chaleur exotique du lieu.
Ramon est heureux. Proche de ces gens pétris comme lui d'un idéal, il n'aime rien moins que d'accueillir une âme en peine, de mettre en relation ces hommes et ces femmes qui souvent viennent chez lui tromper leur solitude ou, simplement, trouver un refuge salutaire contre le quotidien banal de l'ordre établi.
Ramon demande en 1972 à son fils Pedro, parti aux PTT à Paris, de venir l'aider, tout en préparant la relève, car la retraite, à soixante-cinq ans, sera au rendez-vous deux ans plus tard. Pedro ne revient pas de gaîté de cœur. À aucun prix il ne voudrait travailler dans le commerce. Pendant sa jeunesse, il a trimé durement, coupant le bois, tirant les charrettes de glace et plus tard assurant le service éreintant du bar chaque soir plein à craquer jusqu'à une heure du matin.
Mais comment résister à un caractère aussi trempé que celui du vieux lion de la ru e Duhamel ? Le père Mestre prendra donc sa retraite en 1974, le fils prendra la suite. Les plus jeunes dénommeront dès lors le bar Chez Pedro, jusqu'à ce que ce dernier, après la reconstruction du café qui s'était physiquement effondré en 1983 dans des circonstances rocambolesques, accroche en 1988, en hommage à son père, une enseigne portant les deux noms : Ramon et Pedro.
Ramon se retire alors à Saint-Gondran, dans les environs de Hédé, où il change rapidement les habitudes œnologiques du terroir en offrant facilement aux honnêtes gens en quête de sociabilité des vins pleins de soleil, d'histoire et de gaîté.
En 1999, à quatre-vingt-dix ans, le vieil anar de Vallibonna s'est éteint à Saint-Gondran, en Haute-Bretagne. Il s'appelait Ramon Mestre, cet homme généreux qui combattit pour l'honneur et la liberté d'un peuple, cet homme qui n'avait pas peur de son ombre.

© Éric Brault, crayon, 19.8.2003, 29,5 x 40 cm
Le ruisselet remonte la colline
écume écaille plume un lièvre
bat la campagne et des acres d'avoine
un bourdon velu s'enfourne
aux sauges aux bourdaines
L'à jamais jeune fou jongleur
aux prises avec le crin pur-
purin des nuages
(ils déteignent) avec le crincrin des choucas
les neufs boucles du Styx
l'averse détergente
(la vingtième décrasse
l'yeuse et les sycomores)
il s'arrache et s'enfuit
il a raffûté son petit coutiau
il gicle dans le bois de pénombre et de lait
chante sa fable à démourir
(je démeurs / tu démeurs / il démeurt)
il fait
belle figure et son petit petit tour
et ça tour-
ne court
il s'en va labourer sa propre poussière
laisse derrière enfin lui
le silence
Il y a une bougie de cire rouge
sur le bord d'une fenêtre avec
vue sur la mort...
Moylgrove-Saint-Malo, juillet-août 2003