
GG. Prémel, Anniversaires (éditorial) ;
50 e anniversaire du pèlerinage islamo-chrétien des Sept Saints en Vieux -Marché : G. Massignon, Le culte des Sept Saints dormants d’Éphèse (Genèse) ; P. Cordereix et M. Tsaroieva, Sur Geneviève Massignon ; Photographie de M. Poirier, La présence de Germaine Tillion ; L. Massignon, Le Coran (Exégèse) ; Les dix-huit versets de la 18 e sourate (Exégèse) ; Propos sur l’hospitalité, entretien avec M. Loueslati ; R. Perez, Le Vieux-Marché, un espace d’hospitalité (homélie) ; Le son, le sens et la raison, entretien avec Y.-F. Kemener ; D. Laurent, La «Gwerz des Sept Saints dormants » (exégèse / document) ;
J. Le Goff, Brèves d’évasion (haïku) ; G. Monier, photographe (artiste invité) ; A.-M. Kervern, À propos d’ « Illumination », de Pascale Breton (cinéma) ; M. Le Brigand, Acte de passage (poésie) ; Le territoire de la palourde, entretien avec M. Le Gros (poésie) ; F. Peru, haïku ; une lettre inédite de X. Grall accompagnée d’une photographie de G. Quéré ; D. Biget, Arrêt sur image (paroles d’image) ; C. Lloyd-Morgan, Une artiste galloise en Bretagne (portrait) ; C. Denis, Page d’histoire (Lettre d’ailleurs) ; Le soixantième anniversaire d’un programme historique (le CNR).
Au moment où paraîtront ces lignes se dérouleront les cinquantièmes Rencontres islamo-chrétiennes de Vieux-Marché en Trégor, organisées autour de l'invocation des sept saints communs à l'Islam et à la Chrétienté : les Sept Dormants d'Éphèse. Aussi ce numéro est-il tout entier un hommage à Louis Massignon, ce grand orientaliste assoiffé de justice, qui dispensa au Collège de France et à l'École pratique des hautes études, entre 1932 et 1954, toute l'étendue de son savoir sur l'islam et le monde arabe.
1 Comité révolutionnaire d'unité et d'action.
C'est en 1952 en effet que ce Breton de c?ur découvrit la vénération des paroissiens de Vieux-Marché pour les Sept Saints à travers une gwerz dont le thème et certains des termes se révélèrent à ses yeux identiques à ceux de la 18 e sourate du Coran, sur laquelle il travaillait alors (le savant orientaliste retrouvait là un surgeon breton de la tradition de l'Église d'Orient : c'est en 500 que Jacques de Sourang rédige la première relation du miracle des Sept Dormants - dont Geneviève Massignon évoque plus loin l'histoire). Deux ans plus tard, pour le pardon de 1954, il parvint à mettre sur pied, en concertation avec le clergé du doyenné, la première veillée commune de prière pour la paix, dans la fraternité de la gwerz de langue bretonne, chantée à la chapelle, et de la sourate psalmodiée à sa fontaine. Car les temps sont troublés et sa lucidité politique lui fait craindre le pire : l'agitation s'étend au Maroc et à la Tunisie qui, malgré les négociations entamées, n'ont toujours pas accédé à l'indépendance, tandis qu'en Algérie un groupe de militants nationalistes vient de créer le CRUA 1, qui déclenchera la lutte armée en novembre de cette même année. " Beaucoup de bruit et de fureur " s'ensuivront, pour reprendre les termes de Germaine Tillion. Durant huit ans, Louis Massignon ne faillira pas dans son combat pour une paix équitable, associant dans son pèlerinage les deux fontaines sacrées aux sept veines, vouées toutes deux aux Sept Dormants : celle de Vieux-Marché de Bretagne et celle, algérienne, de Guidjel près de Sétif - où certains de ses compagnons trouveront la mort. Les rencontres de 1962 seront son dernier pèlerinage. Comme si, une fois signés les accords d'Évian, et assurée l'indépendance de l'Algérie, la flamme qui le tenait en vie avait accompli sa tâche...
Nous sommes quelques-uns à avoir connu cette période sombre et dure. Nous ne luttions pas, comme Louis Massignon, par la prière, le jeûne et la non-violence gandhiste (ce qui ne l'a pas préservé de la violence policière ni de celle des ultras). Notre combat contre le colonialisme et l'iniquité a parfois pris des formes radicales, est souvent passé par des affrontements violents. L'auteur de ces lignes, qui a impulsé le quasi-soulèvement de son bataillon de rappelés, a connu la sécurité militaire, les arrêts de rigueur et les menaces de mort des cadres de carrière. Encore a-t-il eu la chance d'être transféré en Allemagne et d'être protégé par la vigilance de conscrits sympathisants. Bien des militants qui se sont retrouvés en Algérie après des actions similaires n'ont pas eu cette chance : séparés de leurs compagnons rappelés, et mutés dans des unités dites " opérationnelles ", ils ne sont pas revenus. Onze jeunes militants de Témoignage chrétien au moins, et huit jeunes militants communistes au moins ont été portés disparus en opération durant cette période (1956). Des dizaines de milliers de combattants sont morts durant ces huit années. Mais ceux-là font partie des morts oubliés du front du refus. C'est aussi à leur mémoire qu'est dédié ce numéro de hopala !
Pour nous, qui poursuivons autrement le combat contre l'iniquité - culturelle, sociale, économique -, ce cinquantième anniversaire est une leçon d'humilité : force est de constater en effet que la bouture mise en terre trégorroise par Massignon en 1954 fleurit toujours, en ces temps autrement troublés que nous connaissons, et que la forme qu'il a donnée à son combat n'a pas pris une ride : c'est ce que pressentait l'ethnologue Geneviève Massignon - sa fille - dans la présentation qu'elle en fait ; c'est ce qu'attestent plus loin Roger Perez et Mohammed Loueslati ; et c'est la fécondité de cet héritage que met en lumière l'entretien avec Yann-Fañch Kemener.
Le Trégor est terre de résistance, terre de réfractaires. Si la chapelle des Sept-Saints a été construite sur le dolmen qui en est ainsi devenu la crypte, c'est que celui-ci - selon les termes mêmes des premières strophes de la Gwerz (que Donatien Laurent évoque dans ces pages) - leur était consacré, christianisé depuis des temps immémoriaux. Il faut se souvenir alors qu'il n'a pas fallu à Rome moins de trois conciles, le concile d'Arles (452), le concile de Tours (567) et celui de Nantes (658) pour anathématiser, diaboliser nos pierres levées et nos dolmens, et condamner leur christianisation. Les termes du concile de Nantes sont révélateurs de l'intolérance des maîtres d'alors : " Ordre aux évêques et à leurs subordonnés d'abattre, de détruire ou de dissimuler [...] ces grandes pierres qui, en des lieux perdus [...] font l'objet de cultes et de pratiques superstitieuses ". Outre quelques menhirs christianisés (comme celui de Saint-Duzec en Pleumeur-Bodou), trois dolmens échapperont à cet interdit : deux en terre basque et le nôtre, en Vieux-Marché : soit que les fidèles aient transgressé l'interdit et pérennisé cette transgression ; soit que les dolmens aient été consacrés avant le plus radical des trois conciles, imposant aux évêques une consécration qui serait ainsi plus ou moins contemporaine de la révélation à La Mecque de la sourate 18 du Coran... Quoi qu'il en soit, ces mystérieux liens entre Bretagne, Irlande et Église d'Orient n'ont pas fini de déranger. Certains universitaires les récusent, de même que les Sept Saints dormants ont été ignorés par les rédacteurs successifs de nos Buhez ar Sant... alors qu'ils figurent en bonne place dans la Légende dorée de Jacques de Voragine et que de nombreux lieux de culte leur sont consacrés (cinquante-deux en terre chrétienne, quarante et un en terre d'islam).
Nos Sept Dormants étaient en fait des réfractaires qui ont dit non à l'oppression. Aussi leur évocation est-elle parfaitement cohérente avec celle que nous faisons dans ces pages du soixantième anniversaire du programme du Conseil national de la Résistance.
Pour nous, la grande leçon de Massignon est, outre sa fraternelle passion de justice et sa soif de connaissances, l'étonnante lucidité politique dont il a fait preuve sur de nombreux points, tels que l'avenir de l'islam (cf. un texte prémonitoire de 1929, in Opera minora, tome 1) ou le conflit israélo-palestinien (cf. Parole donnée). Aussi éloigné que l'on puisse être de certains aspects de son mysticisme, il reste pour nous un éveilleur et un transmetteur d'exigence.
* Dans ce texte de 1939, paru dans le tome 1 d'Opera minora (Beyrouth,1963), Louis Massignon livre une première synthèse de vingt années de recherches sur le monde islamique.
Une rencontre-débat sur le thème " Louis Massignon ou un chrétien face à l'islam " aura lieu le 22 octobre 2004 à 21 heures, au centre culturel de la Ville-Robert à Pordic (22590).
Pour essayer de comprendre l'influence du Coran, écrit en arabe, et qui a fait de l'arabe une langue de civilisation pour des centaines de millions d'âmes, il faut souligner les aspects spéciaux de la grammaire arabe, langue sémitique, puisqu'ils ont marqué le style de la pensée coranique.
D'elle-même, la langue arabe coagule et condense, avec un durcissement métallique, et parfois une réfulgence de cristal, l'idée qu'elle veut exprimer, sans céder sous la prise du sujet parlant. Elliptique et gnomique, discontinue et saccadée, l'idée jaillit de la gangue de la phrase comme l'étincelle du silex. Déjà l'écriture arabe nous souligne cette densité : des mots, elle ne note que le " corps ", les consonnes, seules écrites en noir sur la ligne ; tandis que l'" âme " des mots, leur vocalisation et intonation, n'est notée que facultativement (et jadis en rouge) hors de la ligne. Cette physionomie de contrastes condensés a été imposée par la littérature arabe à la rhétorique de tous les peuples musulmans. En quelques exemples empruntés à la poésie profane et amoureuse, où l'idée est condensée, au lieu que, dans nos langues aryennes, elle serait explicitée :
" La chambre où Te voici n'a plus besoin de flambeaux " (Ibn al Mu'adhdhal). - " Ah ! n'accomplis pas ta promesse de m'aimer, de peur que vienne l'oubli " (Ibn Dâwoûd). - " Pense au Voisin d'abord, ensuite à la maison... " (Râbia). - " Je voulais vaincre en toi mon désir, mais c'est mon désir qui l'emporte " (Motanabbi). - " T'invoquerais-je : "C'est Toi", si tu m'avais dit : "C'est moi". " (allusion à la Fâtiha du Coran que nous allons lire) (Haalâj).
Si telle est la forme gnomique des phrases arabes dans le Coran, leur psalmodie accentue également la sveltesse sobre et accusée du chant arabe primitif, celui du chamelier, hâdi. Si les mélodies, en Chrétienté, ont tendu très vite à la voix " plurielle " par la polyphonie et l'harmonie, la psalmodie musulmane traditionnelle conserve le rythme consonantique instantané, sonore ou mat, sans durée, des instruments à percussion, à peine coloré par des vocalises ultracondensées, toujours monocorde.
Le texte du Coran se présente comme une dictée surnaturelle, enregistrée par le Prophète inspiré ; simple messager chargé de la transmission de ce dépôt, il en a toujours considéré la forme littéraire comme la preuve souveraine de son inspiration prophétique personnelle, miracle de style, supérieur à tous les miracles physiques. Le prophète Mohammed, et tous les musulmans à sa suite, vénèrent dans le Coran une forme parfaite de la Parole divine ; si la chrétienté est, fondamentalement, l'acception et l'imitation du Christ, avant l'acceptation de la Bible, en revanche l'islam est l'acceptation du Coran avant l'imitation du Prophète. Vingt-cinq ans après la mort du Prophète, quand les derniers survivants de ses grands Compagnons, divisés par la vendetta, allaient en venir aux mains, il suffit à un des partis de hisser des exemplaires du Coran au bout des lances, à Siffîn, pour obtenir une trêve qui aboutit à un arbitrage entre Ali et Mocawiya. C'est le seul intermédiaire à invoquer auprès de Dieu, pour connaître Sa volonté. Le texte de ses 114 chapitres, comprenant 6 226 versets, resté intact depuis treize-cents ans - Othmân en édita une recension officielle -, dont les consonnes immodifiables peuvent être çà et là vocalisées de plusieurs manières, constitue essentiellement le code révélé d'un État supranational. Un code, car il rappelle aux croyants le pacte primitif de l'humanité avec son Seigneur, et l'effrayant jugement qui l'attend, le décret qui l'a prédestinée et la sanction qui la menace. Dans de brèves anecdotes historiques, allusions soit au passé des juifs et des chrétiens, soit à celui des tribus arabes, soit à l'actualité politique, le texte fait entrevoir des Prophètes méconnus, des incrédules châtiés ; édicte aussi toute une série de prescriptions sociales, formule confessant Dieu unique, prière rituelle quotidienne, jeûne annuel, dîme aumônière, pèlerinage à la Mekke, avec des règles de statut personnel, mariage et successions.
Mais ce livre n'est pas seulement un code ; il appartient à ce genre de livres très rare, qui ouvre une perspective sur les fins dernières du langage, qui n'est pas un simple outil commercial, un jouet esthétique ou un moulin à idées, mais qui peut avoir prise sur le réel, et, en gauchissant sur la syntaxe, comme un avion sur l'aile, fait " décoller " de terre.
Prenons son premier chapitre, la sourate " al-Fâtiha ", par laquelle s'ouvre le Coran :
" Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Louange à Dieu, Seigneur des Mondes. - Le Miséricordieux plein de Clémence - L'Arbitre du Jour du Jugement. - Toi seul nous adorons et de Toi seul nous implorons l'aide - Dirige-nous dans le Sentier du Salut. - Dans le Sentier de ceux que Tu comblas de tes Faveurs. - De ceux qui n'encoururent jamais Ta Disgrâce et qui ne furent point des égarés. "
Puis le texte arabe psalmodié :
" Bismil Lâhir Rahmânir Rahîm. - Elhamdu lil lâhi rabbil'âlamîn. - Errahmânir rahîm. - Mâliki Yawmiddîn. - Iyyâka na'budu wa iyyâka nasta'în. - Ihdinas sirâtal mustaqîm. - Sirâtalladhîna an'amta 'alayhim ghayril maghdûbi 'layhim wa lâddâllin. "
C'est bien là cette présentation discontinue et saccadée de la pensée que l'on trouvait déjà dans les psaumes hébraïques et qui atteint ici à une densité encore plus forte.
Voici maintenant d'autres versets détachés du Coran où l'on peut goûter, également à un degré supérieur, les caractéristiques offertes par les extraits de poésie musulmane arabe que je vous ai lus au début.
" Quel souvenir, pour celui qui a là un c?ur, et sait prêter attention, quand il a vu " (50, 36).
" L'édifice qu'il convient de bâtir en son c?ur doit être fondé sur la piété [...] et non sur la terre qui croulera " (9, 110).
" Une parole d'affection qui pardonne vaut mieux qu'une aumône qui blesse " (2, 265).
" Les mauvais sont comme des captifs, des muets, des sourds, des égarés qui marchent à tâtons sous la lueur des éclairs, qui suivent un mirage, des nageurs pris dans une vague ténébreuse, au point qu'ils n'aperçoivent pas leur main sortant de l'eau... (24, 39) des passants pris dans un vent glacial, leur maison est aussi fragile que la toile de l'araignée. Au dernier jour ces mauvais demanderont en vain aux bons (telles les vierges sages) : "Attendez-nous, que nous vous empruntions de votre lumière !" " (57, 13).
De l'eau vivifiant la terre stérile, du feu produit avec même du bois vert, des oiseaux rappelés par leur apprivoiseur, le Coran fait des paraboles de la résurrection finale ; paraboles à peine dessinées, comme avec des éclairs.
Précisons maintenant que le Coran est le premier texte arabe connu qui soit rédigé en prose et non en vers. Tant que les langues primitives restent magiquement captives du rythme poétique, elles ne peuvent faire concevoir purement l'idée, elles ne peuvent devenir des langues de civilisation. Ce n'est pas sans raison que le Prophète dénonçait les poètes de son temps comme des " possédés ". La rime et le mètre paralysait la libération de la pensée, captive de la mnémotechnique. L'invention de la prose délivre la pensée des exigences métriques, des césures et des cadences. Évidemment, le Coran contient, surtout au début chronologique de sa notation, bien des passages en prose rimée, mais la rime s'interrompt quand la pensée l'exige, et ne la commande jamais. Telle est la première originalité du Coran.
La seconde originalité du Coran, c'est le caractère d'avertissement insinué, pour faire réfléchir, entre les lignes, à une intention maîtresse, au-delà de la voix du messager transmetteur, au texte " inspiré "... Entendez qu'à travers la personnalité du signataire notre pensée est attirée vers le véritable auteur, il y a là une technique très particulière de la phrase.

La présence de Germaine Tillion aux Rencontres islamo-chrétiennes de 2003. © Mikaël Poirier.
Mohammed Loueslati est l'un des imams de Rennes. Il est l'aumônier musulman des deux centres de détention. Venu de Tunisie en 1973 pour étudier le droit, il a obtenu à Rennes-I un DESS de droit des affaires, puis un diplôme de jurist - conseil d'entreprise. Sa décision de rester en France, alors que son objectif premier était de revenir au pays pour y exercer les compétences acquises, a été motivée par sa découverte, au cours de ses années d'études, des problèmes vécus par la communauté maghrébine, tout particulièrement la souffrance de l'exil. C'est ainsi qu'il s'engage peu à peu dans le soutien de cette communauté. Au départ il y a une histoire de prière. Avec ses condisciples ma-ghrébins, il avait obtenu, dans sa cité universitaire, la transformation périodique de la salle de télé en salle de prière. Des ouvriers (marocains pour la plupart), l'ayant su, avaient afflué, de sorte que la salle s'était révélée très vite trop exiguë. Étudiants et ouvriers avaient alors adressé une pétition pour la construction d'une mosquée dans la ZUPsud. Là se situe la rencontre avec Roger Perez, prêtre du diocèse de Rennes, et, de proche en proche, après l'accession des socialistes à la direction de la ville, le tissage de toute une trame relationnelle, chrétiens-musulmans, étudiants-ouvriers, religieux-élus, qui a abouti à la construction de la mosquée en 1983. Dès lors, l'engagement de Mohammed Loueslati en France était scellé. Depuis 1983, avec son collègue Hamid Tahiri, il concentre son action sur l'un des principes fondamentaux de l'islam : l'hospitalité. C'est ainsi que l'Institut culturel islamique, couplé avec la mosquée, offre l'hospitalité aux jeunes des collèges et aux voisins en organisant de conviviales journées portes ouvertes. Mohammed Loueslati est aussi, depuis 1983, l'un des acteurs d'une action commune des trois grandes religions monothéistes présentes à Rennes (auxquelles se sont associés des représentants de la communauté bouddhiste) : les rencontres sur l'histoire des religions. Cette année, cette journée d'étude se déroulera sous l'égide du lycée Saint-Étienne de Cesson. Mohammed Loueslati participe aux Rencontres de Vieux-Marché depuis 2002.
hopala ! : Vous aviez présenté, en juillet 2002 aux Rencontres islamo-chrétiennes en Vieux-Marché, un texte sur l'hospitalité dans le Coran. À travers votre pratique rennaise d'hospitalité, on voit que ce n'est pas seulement pour vous une question théorique, encore moins rhétorique. Cependant, que ce soit dans ce que vous nous relatez de vos pratiques interreligieuses à Rennes ou dans votre participation aux Rencontres en Vieux-Marché, on a l'impression que l'hospitalité concerne essentiellement les croyants. Qu'en est-il des incroyants ?
Mohammed Loueslati : Pour l'islam, la foi est une affaire personnelle et implique la liberté de croyance. Il n'y a pas de contraintes en matière de religion. L'hospitalité ne concerne pas seulement les " cousins " (musulmans, juifs ou chrétiens), mais aussi les polythéistes ou les athées. " Si un polythéiste cherche asile auprès de toi, accueille-le / Pour lui permettre d'entendre la parole de Dieu / Faites-le ensuite parvenir dans un lieu sûr ", dit le Coran (ch. 9 ; 6). L'hospitalité est due à tous, ce qui veut dire que pour le musulman, c'est un dû, c'est de l'ordre du devoir. L'hospitalité est même due à son ennemi. Ainsi le Prophète portait-il une interprétation large aux versets coraniques puisqu'il dit : " l'asile engage tous les musulmans ; le droit d'asile peut être accordé par n'importe lequel d'entre eux. " Il en donne une très touchante démonstration avec son gendre Abou al-Ass, marié avec sa fille aînée Zeineb, qui était resté polythéiste et avait même participé à la bataille de Badr contre le Prophète et ses compagnons. Quelques années après la bataille de Badr, et alors qu'il conduisait une caravane, Abou al-Ass évite de peu de tomber captif entre les mains des musulmans, mais sa caravane fut confisquée. Il eut l'ingénieuse idée de rejoindre très discrètement, un matin très tôt à l'aube, son ex-épouse à Médine (la ville où s'étaient installés le Prophète et les musulmans, après les persécutions à La Mecque) et il lui demanda asile, ce qu'il obtint sans difficulté, malgré les six années de séparation... Zeineb, l'ex-épouse, en informa toutefois le Prophète et ses compagnons alors qu'ils étaient tous en train d'accomplir la prière de l'aube. La surprise fut grande mais la règle de l'hospitalité fut respectée. En plus, tout le monde s'est dépêché de rendre à l'hôte les marchandises confisquées la veille ! Ce dernier reconstitua son convoi et regagna La Mecque sain et sauf, corps et biens.
Bien plus tard, Saladin faisait escorter par des soldats musulmans les croisés vaincus jusqu'à ce qu'ils soient " rendus en lieu sûr ", pour reprendre l'expression coranique, autrement dit à bord de leurs navires.
Louis Massignon parlera de l'hospitalité sacrée et même de l'hospitalité extrême des musulmans. C'est qu'il en a fait lui-même l'expérience, à travers ce qu'il a vécu en 1908 en Mésopotamie, puisque c'est grâce à ce sens de l'hospitalité qu'il a eu la vie sauve. C'est au cours de cette expérience que s'est opérée sa conversion en même temps que s'est façonné son compagnonnage durable avec l'islam. Son fils Daniel en parle bien dans un ouvrage préfacé par Jean Lacouture, Le Voyage en Mésopotamie et la conversion de Louis Massignon en 1908.
hopala ! : Louis Massignon, le nom est prononcé, comment avez-vous eu connaissance de son histoire, de ses travaux et de son action ?
Mohammed Loueslati : J'ai entendu parler de Massignon dès le début de ma vie d'étudiant, bien avant ma Rencontre avec Roger Perez et bien avant de connaître les rencontres islamo-chrétiennes en Vieux-Marché. Pour tout musulman un peu éclairé, ayant un minimum de formation, Massignon n'est pas un inconnu. Il n'est pas question de lui dans les programmes de formation classique, universitaire ou autre, encore moins dans les écoles coraniques, mais il y a, aussi bien au Maghreb que dans le Machrek, une riche pratique du bouche-à-oreille par où circulent les rumeurs, mais aussi par où s'effectue la transmission de la mémoire. Vous en savez quelque chose : vous parliez de Massignon avec votre voisin quincaillier dans la banlieue d'Alger en 1975. Il y a aussi cet universitaire français de passage en Égypte qui, sachant qu'il y avait à la bibliothèque du Caire un fonds Massignon, souhaite le consulter. Mais la bibliothèque est fermée. L'universitaire insiste, se fait sèchement éconduire, jusqu'au moment où il prononce le nom de Massignon, et là, les portes s'ouvrent, avec le sourire. Ma rencontre avec Roger Perez m'a simplement permis d'approfondir ma connaissance du grand orientaliste et m'a permis de m'engager dans la perspective des Rencontres en Vieux-Marché.
Pour en revenir à la tradition islamique d'hospitalité, plusieurs remarques doivent être faites. La première concerne les termes utilisés pour suggérer l'hospitalité. L'expression " les minorités religieuses " est une expression moderne. S'agissant des chrétiens et des juifs, le Coran utilise l'expression " les gens du Livre ", faisant allusion tant au livre saint qu'ils ont adopté (la Tora, les Évangiles) qu'au monothéisme issu de la Genèse, qui est le livre commun des enfants d'Abraham. De la sorte, la terminologie coranique regroupe les trois religions au sein d'une même famille, celle du monothéisme et de la révélation. Cette terminologie garantit l'hospitalité et y invite. Ce qui est important, c'est que la doctrine musulmane a étendu le statut de " gens du Livre " à toutes les minorités religieuses, soient-elles polythéistes, tels les mazdéens de l'ancienne Perse. Pour traduire cette ouverture, la doctrine a inventé encore un autre vocable, celui de " dimmis ", c'est-à-dire ceux dont on a la responsabilité, qui sont sous notre protection. Ce qui suggère une hospitalité expressément élargie et obligatoire.
hopala ! : Comment se traduit cette hospitalité, dans la pratique ?
1 Hadith : dans la tradition musulmane, les versets du Coran sont la parole de Dieu, dictée au Prophète par l'intermédiaire de l'ange Gabriel, tandis que les hadith sont les propos qu'il a tenus humainement, et qui ont été notés par son entourage.
Mohammed Loueslati : Dans la pratique, l'hospitalité se manifeste, d'une part, par l'interdiction de porter préjudice aux minorités religieuses et, d'autre part, par la solidarité et la bonté qui leur sont témoignées. La tradition prophétique traduit très bien cette interdiction puisque le Prophète lui-même avait soin de préciser : " Celui qui fait du mal à un "dimmi", je suis son adversaire, et si je suis l'adversaire de quelqu'un je le poursuis devant Dieu Le Jour de la Résurrection " (hadith 1). La doctrine musulmane, en l'occurrence le savant Al Kharafi ajoute " quiconque leur porte préjudice [...] par une parole méchante, un mouchardage, ou tout autre mal, aura ruiné le dépôt confié par Dieu, par le Prophète et par l'islam ".
Le principe de solidarité sociale avec les minorités religieuses est bien résumé dans une formule très concise du troisième calife et cousin du Prophète : " Ils ont les même droits et les mêmes devoirs que nous. " Plus tard, le calife omeyyade Omar ibn Abdel Aziz dit à l'un de ses gouverneurs : " Regarde parmi les administrés non musulmans ceux qui ont avancé dans l'âge, perdu leur force, manqué d'argent, et alloue en leur faveur un salaire, à partir de l'hôtel des finances des musulmans. " Traduit en langage d'aujourd'hui, on dirait que c'est la Sécurité sociale et le RMI pour les étrangers en difficulté... L'hospitalité est due aussi aux voisins, proches ou éloignés (Coran, ch. 4, 36). Plusieurs hadith insistent sur ce point : " Ô Abou Dharr ! / Quand tu prépares un ragoût, augmente son eau et donnes-en à tes voisins avec bienveillance. " Cette hospitalité à l'égard des voisins et particulièrement des voisins âgés est en quelque sorte l'hospitalité de proximité. Quand je pense aux victimes de la canicule de l'été 2003, je me demande si la solution est à ce point technique, comme on semble vouloir nous en persuader aujourd'hui. N'est-ce pas plutôt une question humaine, une question d'hospitalité que posait cette canicule ?
Je dois rappeler que, dans les pays musulmans, les minorités religieuses ont toujours eu leurs propres tribunaux et écoles religieuses. Cathédrales et synagogues ont toujours été présentes en même temps que les mosquées, dans les pays musulmans. La famille, l'école, les tribunaux, les lieux de culte forment un ensemble. Il y a là un fondement du respect de l'identité culturelle de l'autre, du groupe qu'il constitue avec les siens.
hopala ! : Voici donc posée la question de l'autre dans son identité culturelle. Pour nous à hopala ! c'est une question essentielle. Selon vous - et pour vous -, comment se pose cette question en France ?
Mohammed Loueslati : Par expérience, je trouve que les pays anglo-saxons sont plus accueillants, plus tolérants à l'égard de groupes qui se caractérisent par une identité culturelle différente de celle du pays d'accueil. En France, il y a une tendance un peu paradoxale. Derrière le respect proclamé de l'individu, de ses droits, de son droit à la différence, des droits de l'homme, etc., et derrière les valeurs individualistes véhiculées par les médias, il y a en fait une tendance à atomiser les individus. C'est une tendance qui trouve sa traduction dans l'organisation même de la société. Cette atomisation, qui me semble être le schéma républicain, tend à rendre tout le monde identique, à effacer les différences culturelles, à dénier la légitimité d'appartenance à une culture différente de celle qui est au principe de la société française. Je suis accepté en tant qu'individu, mais j'ai du mal à faire accepter et reconnaître le groupe auquel j'appartiens. Alors que l'Islam, contrairement à l'idée que se font de nombreux Européens, s'est enrichi des civilisations englobées par son expansion. La culture abbasside, irriguée par les cultures persane et turque, a fait de Bagdad, pendant cinq siècles, une capitale qui a rayonné jusqu'en Europe. Vous connaissez les relations entre Charlemagne et le calife de Bagdad. À la base de cette histoire de Bagdad, il y a l'héritage coranique du sens de l'hospitalité, qui est compréhension et acceptation de l'autre dans toutes ses dimensions spirituelles et culturelles. Ça n'a rien à voir avec l'image de l'islam telle qu'elle est fabriquée en France par les médias, fabrication réductrice puisqu'elle se fonde sur la généralisation de l'intégrisme dans ses manifestations les plus extrêmes, et, vous êtes nombreux à le dire vous-mêmes, il y a une sous-estimation des responsabilités occidentales dans la situation actuelle. Et ce que montre la Bagdad hospitalière du 10 e siècle, ce qu'ont montré certaines capitales européennes, lorsqu'elles étaient hospitalières, c'est que, finalement, le plus grand bénéfice de l'hospitalité, c'est pour celui qui la donne.
hopala ! : Il y a donc un ferment de tolérance dans l'islam ?
Mohammed Loueslati : Je dis que le principe de la liberté de conscience est inscrit dans l'islam. Il suffit de lire attentivement le Coran - et de l'appliquer correctement. Car voici ce que dit le Coran : " Point de contrainte en religion " (ch. 2 ; 256). " Que celui qui le veut, qu'il croie / et que celui qui le veut, qu'il soit incrédule " (ch. 18 ; 29). " Est-ce à toi de contraindre les hommes à être croyants " (ch. 10 ; 99). " Tu ne guides pas, toi, ceux que tu aimes / C'est Dieu qui guide qui Il veut " (ch. 28 ; 56).
Et pour que ce soit clair, le Coran développe :
" Si ton Seigneur l'avait voulu / Il aurait rassemblé tous les hommes / en une seule communauté. / Mais ils ne cessent de se dresser les uns contre les autres / À l'exception de ceux auxquels ton Seigneur a fait miséricorde. / Et c'est pour cela qu'Il les a créés " (ch. 11 ; 118 et 119).
Le langage coranique est particulièrement ferme dans les versets suivants : " Tu es seulement chargé de transmettre le message prophétique " (ch. 42 ; 48) ; " Tu n'es pas un dominateur sur eux " (ch. 88 ; 22).
hopala ! : Tout ce qui précède donne un sens à votre présence au pèlerinage islamo-chrétien de Vieux-Marché. Comment pourriez-vous condenser ce sens en quelques mots ?
Mohammed Loueslati : D'abord, le respect de l'héritage de Massignon. Pour moi, son plus grand mérite est d'avoir tiré à l'intention des Occidentaux la grande leçon de l'hospitalité musulmane, d'avoir montré que l'hospitalité est au c?ur de toute vraie civilisation. On parle souvent de la violence des jeunes dans les cités. Mais ces cités ne sont-elles pas inhospitalières ?
Ensuite, pour moi, son trait de génie, c'est d'avoir été le précurseur des Rencontres islamo-chrétiennes, d'avoir montré à travers ces rencontres que nous avons quelque chose d'essentiel en commun, un bien qui doit être préservé. Et que ce bien commun est d'autant plus précieux qu'il ne nous empêche pas d'être différents.
J'ai commencé la photo après la mort de mon père, et j'ai continué depuis. Je suis sorti de l'école Louis-Lumière en 1989. Court passage au tribunal pour vente à la sauvette de bonnets phrygiens lors du bicentenaire de la Révolution. Je suis allé photographier le mur de Berlin en train de tomber, je méditais sur sa tranche enfin visible.
En décembre 1993, je suis parti dans les camps de réfugiés de Croatie avec Clowns sans frontières. Rangoon 1995, trempé de sécheresse, avec un appareil de fortune, je ramène un reportage " gazé ", au gaz des marais noirs... mais ligué pour la démocratie, totalement, je n'y suis jamais retourné, en Birmanie. À Sidi-Ifni, ville d'exil du Sud marocain, l'année suivante, je relis L'Âne d'or d'Apulée, et l'immortalise. À Nantes depuis 1998, je tire des photos et je perfore le temps... je fais des trous dedans.

Sans titre. © Guirec Monier.

Une vue Imprenable. © Guirec Monier (inédit).
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