
ÉDITORIAL : En l'honneur des oiseaux pélagiques ;
CULTURE INVITÉE, LES BASQUES : I. Borda, Écrire en basque ; D. Caraës, La continuité de la langue basque III ; T. Lekunberri, Euskal Herria, le pays de la langue basque ; Poésie basque, avec J. Sarrionaindia, A. Arkotxa, B. Atxaga et I. Borda ; Entretien avec X. Carrere (vidéo) ; A. Moneyron, Berger-éleveur transhumant « sans terre » ; G. Prémel, Brève rencontre à Arcangues ;
MÉMOIRE ET ACTUALITÉ : P. Ricœur, La ville où j'ai appris à marcher ; G. Prémel, Agda al Moulok au pèlerinage des Sept Saints ; Hervé Bellec, Carnet de croquis
;
ARTISTE INVITÉ : F. Dilasser ;
POÉSIE : G. Le Gouic ; J.-Cl. Blaise et O. Cousin ; È. Lerner ; A. Kervern, 4 e concours de haïku ;
ARTS PLASTIQUES : L. Riou, Entre collage et décollage, J. Villéglé et R. Hains ; B. Bracaval, à propos de P. Moreau ;Traduction
BILINGUISME : Kaoseadenn gant Fañch Morvannou ; A.-M. Kervern, à propos de Franz Stock ; oé
Amis lecteurs, le voyage continue. Il vous conduira cette fois au Pays basque. Il y sera peut-être un peu plus question d'Iparralde, (le Pays basque Nord) que de celui du Sud (Euskadi). Pour autant, c'est l'ensemble de l'aire culturelle basque qui est évoqué dans ces pages, que ce soit à travers la question de la transmission de la langue (telle qu'elle se donne à lire dans les statistiques, mais aussi telle qu'une brève rencontre nous la montre vécue au quotidien), l'histoire récente de sa littérature, ou encore l'origine même de cette langue étrange à la structure et aux sonorités si peu indo-européennes, mais si propices au chant et à la poésie. Le problème que pose une telle singularité culturelle est un problème de fond. Les États-nations concernés (Royaume d'Espagne et République française) ne peuvent désormais faire autrement que de considérer ensemble cette singularité culturelle et accepter de concert qu'elle se dote des moyens de son existence et de son épanouissement. Dans l'Europe démocratique qui se dessine, il n'y a plus de place pour la frontière qui divise ; la frontière séparant le Nord et le Sud d'un même Pays n'a plus aucun sens dans la perspective d'une Europe des Régions, conviviale, tolérante, plurielle et solidaire. C'est dans une telle Europe que la Bretagne historique doit trouver sa place au même titre que toutes les régions. Cette position est au principe même de notre existence et nous ne devons pas la laisser oblitérer par les fantasmes, dérives ou exactions de petits groupes pour qui l'exclusion de l'autre est le seul mode d'existence envisageable. Mais nous devons encore moins la laisser disqualifier par toute une vulgate du « politiquement correct » agitant le spectre du communautarisme. Nous connaissons tous le vieil adage suivant lequel « quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage ». Aujourd'hui, dans certains milieux politiques et médiatiques, quand « on » veut disloquer une communauté, « on » la déclare atteinte de communautarisme...
L'autre thème qui prend un singulier relief dans ce numéro est la création contemporaine. Cela s'est fait presque à notre insu, chemin faisant : il y a d'abord eu François Dilasser, qui nous a fait l'honneur d'accepter notre invitation, et dont certains découvriront dans ces pages l'univers paradoxal, fait d'extrême et pathétique intimité en même temps que de dépaysante immensité ; puis est arrivé l'essai de Liliane Riou sur ce haut moment de l'art contemporain que furent, que sont toujours, Raymond Hains et Jacques Villéglé ; Bertrand Bracaval nous a ensuite communiqué son hommage à un artiste méconnu, le Vendéen Patrice Moreau qui, miné par une vie trop difficile, a choisi l'ultime refus ; enfin, il nous était impossible de ne pas évoquer les hommages récents rendus à cette grande artiste qu'aurait pu être la Rennaise Clotilde Vautier si sa vie n'avait été interrompue pour cause de barbarie de notre société.
La présence de la poésie est assurée cette fois par les voix de Gérard Le Gouic et Ève Lerner, ainsi que par les perspectives offertes par hopala ! à l'art du haïku (dans les trois langues de la région) grâce à Alain Kervern. Le grand Paul Ric'ur, ainsi que notre ami Hervé Bellec, nous livrent quant à eux de précieux pans de mémoire. Fañch Morvannou, à travers l'évocation en breton de la traduction du livre de Franz Stock, assure la présence de la langue bretonne dans ce numéro. À cet égard, que les amis bretonnants se rassurent : si la revue est francophone, il est prévu d'y renforcer la présence du breton et de faire au gallo la place qui lui revient.
Comme à l'accoutumée, une fois le numéro bouclé, nous avons dû nous rendre à l'évidence : nombreux sont les amis fidèles dont nous n'avons pas parlé. Qu'ils sachent que nous ne les oublions pas. Nous n'oublions pas non plus le poète Claude Vaillant, l'une des voix rauques de Bretagne, mort au début de cet automne, à qui nous rendrons hommage dans le prochain numéro, ni le caporal Lechat, natif du Ferré, en Ille-et-Vilaine, fusillé « pour l'exemple » en 1915 avec trois de ses camarades, et réhabilité comme eux en 1934. Pour le soixante-dixième anniversaire de cette réhabilitation, le citoyen maire du Ferré a pu mesurer la lourde réticence de l'administration française à rendre hommage à un martyr du front du refus... C'est donc à ces deux disparus, surgis, tels des oiseaux pélagiques, des profondeurs de notre mémoire, que nous dédions ce numéro.
hopala !
« ...et je n'entendrai plus
Les verrous se fermer sur
L'éternel reclus. »
Alfred de Vigny
Jakin nahi nuke nork betetzen duen orain
nik utzitako zelda.
Ea entelegatzen duen hormako izkribu tipia:
« eroria burrukara »
Ea alboko zeldatik inork hots egiten dion
komuneko plastikozko tuberia soltatuz
telefonoz bezala mintzatzeko.
Ea hango egunak eternal dirauen, gauak izotzezko,
egunsentiak esne garratza diren.
Ea errekuentoan mirilatik soegiten duen begiak
(surveiller et punir)
inor ikusten duen edo iadanik inor ere ez
(denak ala inor ez).
Jakin nahi nuke ihes egin genuenok
benetan ihes egin genuen
Ala ihes egitearena zelda hartan jarraitzeko
atxakia hutsa izan zen.
1991
Je voudrais savoir qui occupe maintenant
La cellule que j'ai quittée,
S'il comprend le petit graffiti écrit sur le mur :
« Tombé au combat »
Si un individu l'interpelle depuis la cellule mitoyenne
En libérant la tuyauterie en plastique des toilettes
Pour parler comme au téléphone.
Si le jour là-bas est encore éternel, la nuit glaciale,
Si les aurores ont le goût de lait amer.
Si l''il de la ronde qui observe par l'ouverture de la porte
(Surveiller et punir)
Voit quelqu'un ou personne désormais
(Tous ou personne).
Je voudrais savoir si, nous qui avions fui
Avons vraiment fui
Ou bien si notre évasion ne fut qu'un simple prétexte
Pour continuer à demeurer dans cette cellule.
Elkar ezagutzen ikasi dugu.
Eta minen azaltze poetikoa
Ez zuten gure mintzairen soinu hain ezberdinek
Nehondik ere mugatzen.
Bazenekien
Iharduteko, hitzegiteko, urratsean
Ibiltzeko eta obeditzeko
Ahalik ez neukan :
Bakartasunaren muskila.
Bazenekien
Ez ihardesteko, desiratzeko, batera
Kantatzeko, erreusitzeko
Eta airatzeko
Ahalik ez zeukan
Txori traketsa nintzen :
Bakartasunaren oinarria.
Ene begi-ninietan
Argizpiaren ezinbesteko txertatzea
Segitu duzu
Li Bai eta Rilke ustegabetarik
Berriz kausitu nituenetik.
Lehen lerroko ikuslea zinen.
Bakartasunaren baiespena.
Ibai urdin bat itsasora zihoan.
Maite nuen so galdu hura.
Omphalosa nola agertu zitzaidan
Kontatzen nizunean
Malkoak hazten zitzaizkizun :
Bakartasunaren egiastatzea.
Ulertezina. Onartezina.
Alta,
Bideari ekin diot oraino,
Ene pentsa-ohiturak inarrosi ditut,
Hautsi ditut kate ideologikoak :
Zuk baino hobeki nork
Zekien hori '
Itsasturi bilakatzen ikasi dugu :
Bakartasunaren geografia.
Nous avons appris à nous connaître.
Nos langues aux sonorités si différentes
Ne limitaient en rien l'échange
Et la description poétique
De nos maux.
Tu le savais
J'étais incapable de vivre
De parler,
De marcher au pas et d'obéir :
Prémices de ma solitude.
Tu le savais
J'étais cet oiseau malhabile,
Incapable de voler,
De réussir,
De chanter à l'unisson, de vouloir
Et de dire non :
Fondement de ma solitude.
Depuis ma rencontre fortuite
Avec Li Bai et Rilke,
Tu as suivi l'inexorable fixation
De la lumière sur la rétine
De mes yeux :
Tu étais aux premières loges.
Confirmation de ma solitude.
Un fleuve bleu s'écoulait vers la mer.
J'aimais ce regard éperdu.
Le récit
De ma découverte de l'Ombilic du Monde
Te touchait aux larmes :
Révélation de ma solitude.
Incompréhensible. Inacceptable.
Et pourtant
Je me suis remise en route.
J'ai secoué mes habitudes de penser.
J'ai brisé mes chaînes idéologiques :
Qui mieux que toi
Le savait '
Nous avons appris à naviguer :
Géographie de ma solitude.
hopala ! : Piw e oa Franz Stock '
Fañch Morvannou : Gwraet em eus donnoc'h anaoudegezh gant Franz Stock e fin mis gwengolo, en Alamagn, da geñver ar gouelioù a zo bet eno ewid merkañ 100 ed deiz-ha-bloaz e c'hanedigezh, er gêr m'eo deuet war an douar enni, Neheim, er Westfali. Bez 'e oa anezañ ur gwir Alaman, ganet ha savet el lodenn gatolik eus an Alamagn. Beleget e 1932, d'e 28 vloaz, bloaz araog ma voe lakaet Hitler e penn an traou : kerkent e savas ar beleg yaouank a-eneb dezañ, krenn.
hopala ! : Penaos ez out aet eus an alamaneg d'ar brezhoneg '
Fañch Morvannou : En diw yezh, galleg ha brezhoneg, ema al levr newez deuet er-maes ; n'ema ket e teir yezh avad : lakaad an alamaneg goude ne oa ket aes, ouzhpenn ma oa prest ar skrid alamaneg abaoe 1943. Gwir eo ez eo bet troet ar skrid eus an alamaneg d'ar galleg gant daou gelenner alamaneg ; ewidon-me, pa'm eus troet eus ar galleg d'ar brezhoneg, e vese ma selloù a-lies war an destenn a orin. Ur blijadur rust eo bet an eizh mis labour am eus ranket kemer ewid kass an erw da benn.
Krediñ a ran am eus, en ur ober al labour-se, rentet un tamm d'an Alamagn an oll garantez bet maget gant unan eus he gwellañ bugale ewid hor bro Breizh ken karet.
hopala ! : War da veno, da betra 'servij embann ul levr sort-se e diw yezh '
Fañch Morvannou : Meur a respont a c'heller ober d'ar goulenn-se, ha gant unan e vefe trawalc'h : an ti-embann en deus lakaet levr Franz Stock da zont er-maes ne embann nemed skridoù diwyezheg.
Med bez' ez eus respontoù all en tu all d'ar respont kentañ-se. Kavoud a ra din ez eo eun dra vad lakaad an daou skrid galleg ha brezhoneg dindan daoulagad lennerien zo, ar re n'int ket oll gwall varreg war ar brezhoneg. Rag re wir eo e tremen a-wechoù dre ar galleg ar garantez ewid ar brezhoneg, hag al lamm war-raog e brezhoneg. A-hend-all, ne vefe ket bet un afer embann ul levr diwyezheg, alamaneg ha brezhoneg, med ewid ped a lennerien '
Din-me, n'eo ket ur vezh tamm ebed lakaad diw yezh dindan daoulagad lennerien Vreizh, rag, ur wech c'hoazh, bez 'ez eus ase un tu ewid lennerien zo da wellaad o brezhoneg, heb bezañ merzheriet gant kement-se, rag ma ne gomprener ket un dra bennag er skrid brezhoneg, un taol lagad war ar skrid galleg, hag e teu evel-se ar galleg war sikour d'ar brezhoneg.
« Je crois bien, par exemple, que votre peinture est dénuée de tout confort ; et désarmée ; qu'elle comporte des lieux sauvages ; mais qu'elle est aussi secourable et que j'y campe sans avoir froid. »
Jean-Pierre Abraham

Personnage.
Quelques expositions :

Main, été-automne 1997, acrylique sur papier marouflé sur toile, 80 x 75 cm.
« ... ma main que je dessinais, qui était une réalité du monde extérieur, devenait quelque chose d'aussi réel, mais qui n'était plus une main, qui était une peinture. De la peinture. »
François Dilasser cité par Antoinette Dilasser, D. (Le Temps qu'il fait, 2003).

Planète, mai-juin 2001, acrylique sur papier marouflé sur toile, 105 x 95 cm.
Cette idée qu'il a, que « tout co-existe ».
« Quand j'ai passé une journée à l'atelier et que je sors, tout me saute aux yeux. »
Antoinette Dilasser, D. (Le Temps qu'il fait, 2003).