hopala ! n°19

couverture et sommaire

  commander 


Éditorial :
Voix et voies de Bretagne
Débat d’idées :
Loeiz Laurent, Avant la rupture ; Jacques-Yves Mouton, « Al Liamm » et l’apport sioniste ; Anne-Marie Kervern-Quefféléant, à propos d’Aborigène occidental de Michel Treguer
Poésie :
Voix bretonnes de langue française : avec Marie-Josée Christien, Guénane, Émilienne Kerhoas, Emmanuelle Le Cam et Denise Le Dantec ; Claude Vaillant, un poète combattant, libertin et libertaire ; Poésies de Claude Vaillant
Littérature :
Lan Tangi, Ar gelennerez (nouvelle)
Artiste invité :
Antoine Ronco
Mémoire et actualité :
Le conflit ST microelectronics, photo de Thomas Brégardis et Guillaume Prié ; Jésus de Landerneau, Manuel Cortella et Gabriel Quéré ; Roy Eales, Distro ar brezhoneg en UFR ar Yezhoù e Naoned... / Le retour du breton à l’UFR de Langues de Nantes...

Voix et voies de Bretagne

« L’orage moissonne / dans l’univers », écrivait Paul Celan dans l’un de ses derniers poèmes. Et quand moissonne le genre d’orage dont nous parle Celan, il n’est pas rare que ce soit moisson de tourments, dont chaque génération au fil des ans fait grange pleine. Pour autant, toujours aussi vert est le bel arbre faustien de la vie, au moins pour quelque temps encore. Et si l’orage a beaucoup moissonné ces derniers ans, ces derniers mois, le printemps n’en est pas moins là. Deux petiots sont nés dans l’équipe d’hopala ! Le monde que nous leur léguons n’est pas très glorieux ; ils n’en sont pas moins la jeune et verte vitalité de ce printemps.

Les cinq voix bretonnes de langue française que nous présentons dans ce numéro sont voix de femmes. Cinq femmes, trois générations. La plus jeune a la trentaine, l’aînée a quatre-vingts ans, sa voix n’est pas la moins jeune... Après nos précédents cahiers – deux cahiers « Poésie contemporaine de langue bretonne » (n os 10 et 14), un cahier « Poésie bretonne de langue gallèse » (n o 12) –, et suivant le même principe, nous avons décidé de présenter cette fois des auteurs de langue française, incarnant tout autant ce double destin d’être poète et d’être dans un rapport essentiel avec ce pays prégnant, étrange et familier qu’est la Bretagne. Le choix s’est fait autour de la notion de voix : voix intérieures, voix profondes, a capella entre incantation et confidence, dont le vibrato est si intensément en accord avec ce pays de vent et de lumières mouvantes, qui porte comme un collier son linéaire de côtes (plus de la moitié du littoral français), et qui si soigneusement cache sa mémoire trouée, ses plaies et sa folie. Voix bretonnes au long cours, plurielles et singulières dans une secrète et féminine communauté de sens. Cinq femmes. Plusieurs fois dans la préparation de ce numéro, il a fallu répondre à cette question : « Pourquoi cinq femmes ? ». À la parution du second cahier de poésie de langue bretonne, nous n’avons jamais eu à répondre à la question « Pourquoi quatre hommes ? »...

Autre voix singulière de Bretagne, celle de Claude Vaillant, qui a quitté le monde des vivants l’automne dernier. Nous consacrons plus qu’un hommage à ce lutteur sulfureux, bon vivant et mauvais coucheur. Il aura été l’une des voix libertaires de Bretagne dans sa poésie comme dans ses polémiques. C’est une modeste pierre que nous apportons à la connaissance de son travail afin que son périple reste dans nos mémoires. Saluons ici son ami Jean-Claude Tardif, qui lui consacre plusieurs pages dans le dernier numéro de L’index, l’excellente revue qu’il dirige.

Le débat d’idées est de retour dans hopala ! Loeiz Laurent ouvre une première piste de réflexion sur une hypothèse intéressante : que devient la Bretagne en cas de crise majeure de l’État français, sachant qu’une telle éventualité n’est pas une vue de l’esprit ?... L’autre piste de réflexion est ouverte inopinément, autrement dit de façon dérangeante, par notre ami Mouton, à partir de sa relecture d’un numéro ancien de la revue Al Liamm (1954) consacré à ce phénomène politique et culturel qu’a été la renaissance de l’hébreu, et sur les réactions que ce numéro avait suscité ici. Débatteurs, à vos plumes !

Enfin une lecture attentive de ce numéro convaincra nos lecteurs que le postulat de notre revue : Croiser le combat pour l’équité culturelle avec le combat pour la justice sociale n’est pas une vue de l’esprit.

hopala !

Soleil castré

(extraits)

Claude Vaillant

Le bel enfant de vos Noëls
vêtu de lumière et de soie

qui rentre dans l’arène
et déplie son sang neuf

dites ! qu’en ferez-vous demain ?

séparateur

Comme un paysan au bout du sillon
on arrive vite au bout de ses rides

Avant d’être harnachés pour l’ultime parade
et la dernière pelletée de mensonges

hâtez-vous de capter
le soleil dans vos flaques !

séparateur

Un cheval
un enfant le mène

Son soleil est castré comme le nôtre
Christ couronné de barbelés


Jésus lointain
des chœurs et des clôtures

« Al Liamm » et l’apport sioniste

Jacques-Yves Mouton

En ce mercredi 27 octobre 2004, Libération titre : « Le parlement israélien a voté hier l’évacuation en 2005 des colonies du territoire palestinien de Gaza, voulue par le Premier ministre. » S’achemine-t-on vers un règlement durable du conflit israélo-palestinien, où la Palestine et Israël auront chacun un « chez-soi », position toujours défendue par le romancier Amos Oz, pacifiste pragmatiste ? Israël peut-il redevenir « un foyer restreint démocratique, humaniste, pacifique et sioniste, tel que le rêvaient ses fondateurs », comme le souligne le quotidien Haaretz ?

[...]

Al Liamm a été dès le début et est toujours un lieu de paroles où s’expriment des individus de sensibilités politiques différentes, mais partageant tous une conception nationale de l’histoire et de leur langue. Al Liamm sert de porte-flambeau à une minorité d’individus qui a choisi de transmettre la langue bretonne à ses enfants à un moment où la société bretonne était en voie de francisation. Dans le numéro d’Al Liamm de l’hiver 1947-1948, trois paramètres retenaient l’attention des militants culturels bretons :

1) L’hébreu adopté en tant que langue nationale à une époque où le breton commençait à décliner en tant que langue de société.

En 1881, en effet, 50 000 juifs vivaient en Palestine et ne parlaient pas l’hébreu. En 1948, l’État d’Israël comptait 500 000 habitants, dont 90 % parlaient cette langue. Israël, linguistiquement, offrait un exemple vivant de réussite : comment une langue autrefois cantonnée dans le sacré avait-elle pu devenir langue d’État ?

« Er skolioù eo bet dasorc’het an hebreeg e gwirionez. En em ouestlañ a reas un niver kelennerien galonek, ha gant berzh mat d’al labour diaes a vije bet kredet peuzdic’hallus, da reiñ un deskadurezh a vremañ en ur yezh kozh pa ne oa ket mui komzet abaoe kantvedoù. Ret e voe d’ar gelennerien-se krouiñ gerioù nevez ; ret e voe sevel levrioù, ret e voe dezho stourm a-enep ar gerent (hag ar rabined) enebour d’an hebreeg. A-benn e teujont eus an holl ziaesterioù ha gant amzer e tizhas ar re yaouank lakaat ar re gozh da gemmañ yezh. Diwezhatoc’h e tegouezhas er vro un niver gwazed ha merc’hed yaouank a venne seveniñ o uhelvennad sionel komz o yezh ha labourat gant o daouarn. Ganto-holl, kelennerien ha micherourien a youl-vat, ez eo bet advevaet an hebreeg. »

« En vérité, l’hébreu a été ressuscité dans les écoles. Un groupe de professeurs courageux s’est consacré avec efficacité à ce travail difficile, voire impossible : offrir un enseignement moderne dans une langue qui n’était plus parlée depuis des siècles. Il leur fallut créer des mots nouveaux, publier des livres, lutter contre les parents (et les rabbins) ennemis de l’hébreu. Ils surmontèrent toutes ces difficultés et, avec le temps, les jeunes parvinrent à faire changer de langue aux vieux. Plus tard arrivèrent au pays nombre de jeunes gens désireux de concrétiser l’idéal sioniste : parler leur langue et travailler de leurs mains. Tous ensemble, professeurs et ouvriers firent revivre l’hébreu. »

2) La constitution d’une nouvelle société basée sur un système coopératif. L’esprit des kibboutzim eut des répercussions tangibles sur le mouvement breton, dans la mesure où il y eut des tentatives de créations de kibboutz en Bretagne, mais dans un contexte historique différent, comme nous allons le voir plus loin.

[...]

L’hébreu en tant que langue nationale

En mai-juin 1954, la rédaction d’Al Liamm consacra un numéro à Israël avec l’aide du sous-secrétaire de l’ambassade israélienne à Paris, Dan Avny. Celui-ci procura des documents et favorisa des contacts avec la revue Synthèses publiée à Bruxelles. Les articles de ce numéro sont donc tirés de cette revue. Dans ce même numéro, nous trouvons une série de photos prêtée par deux journaux juifs de Paris : La Terre retrouvée et Ami. Un seul article fut le fait d’un rédacteur de la revue : Per Denez. Les autres étant des traductions émanant des revues citées ci-dessus. Tous les articles présents dans la revue datent des années 1950, un seul poème est postérieur à cette période : « Keoded ar marv / La cité de la mort » écrit par H.-N. Bialik, poète ayant vécu entre 1873 et 1934.

L’étude d’Israël offrait deux grands axes d’intérêt pour l’Emsav : un État parti de rien, bâti à la force des poignets et par la seule foi qui l’animait, et surtout la résurrection d’une langue, qui devint le ciment entre les différents émigrés de la diaspora :

« Ur vro vihan eo Israhel : 700 000 den a oa enni e 1948. D’ar mare-se avat he deus gouezet gounit he frankiz a-enep da zaou eus galloudoù bras ar bed, ar Saozon hag an Arabed. Hag hep gortoz tamm ebet bezañ gounezet ar frankiz politikel, he deus gouezet ivez dasorc’hiñ he yezh, marv abaoe kantvedoù evel prezeg pemdeziek. Ur vro vihan eo Israhel dre niver an dud. Ur vro vras eo dre nerzh-kalon, ha kalz hon eus da zeskiñ ganti. »

« Israël est un petit pays : il y avait 700 000 habitants en 1948. À cette époque, il a su gagner sa liberté contre deux grandes puissances mondiales : les Anglais et les Arabes. Et sans attendre sa liberté politique, il a su ressusciter sa langue, morte depuis des siècles en tant que langue parlée. Israël est un petit pays en ce qui concerne sa population. Mais il est grand, vu sa force de caractère, et nous avons beaucoup à apprendre de lui. »

Dans un autre article, intitulé « Israhel », Per Denez récapitule l’histoire de cet État dont l’indépendance fut proclamée le 15 mai 1948 après d’âpres combats. Lors de la guerre de 1914-1918, alors que la Palestine faisait partie de l’Empire ottoman, la communauté juive redoute pour elle-même le sort infligé aux Arméniens en 1915 par les Turcs. En 1917, Jabotinsky obtient l’assentiment de Londres pour la constitution de trois régiments juifs. L’embryon du futur État juif sera alors formé :

« Le gouvernement britannique déclare qu’il envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif. »

Une belle victoire pour ces colons qui obtiennent une charte, c’est-à-dire une reconnaissance légale.

En 1936 commence une autre lutte, cette fois-ci contre les Anglais et les Arabes. Armés de bombes artisanales et de mitraillettes Sten, les colons font face à des ennemis possédant des tanks, des avions et une artillerie lourde. Israël offre un exemple de courage, de foi :

« Ha trec’h Israhel, kouskoulde, n’eo ket e gwirionez trec’h an armoù. Nebeutoc’h c’hoazh trec’h ar politikerezh. Nebeutoc’h c’hoazh trec’h an arc’hant. Trec’h Israhel a zo bet trec’h ar feiz a ra fae war furnez vihan re boellek ar bed. »

« Et, en vérité, la victoire d’Israël n’a cependant pas été celle des armes. Encore moins celle de la politique. Encore moins celle de l’argent. La victoire d’Israël a été la victoire de la foi – la foi qui se moque de cette petite sagesse mesquine et trop raisonnée du monde. »

Cette foi puise dans une religion quadri millénaire où la terre promise passe du mythe à la réalité.

Le deuxième axe qui suscite l’intérêt des militants bretons est le combat pour la langue. L’hébreu fut choisi en tant que langue nationale. L’anglais fut d’abord envisagé, vu la multiplicité des langues parlées par les nouveaux arrivants, ainsi que le yiddish :

« Cet idiome germanique qui leur conférait, en pays slave, une étrangeté de plus, ce yiddish ou judéo-allemand, par quoi s’aiguisait encore leur altérité, avait pour base un dialecte médiéval francique enrichi d’apports bavarois et saxons, qui appartenait au vieux haut-allemand et qui se parlait à l’origine dans la moyenne vallée du Rhin et de son confluent avec la Moselle. Sur cette base encore sans mélange à l’époque de leur séjour en Allemagne s’étaient greffés, par la suite, des éléments moins importants en nombre, provenant du sarphatique, de l’italien, du polonais, du russe blanc 5, de l’ukrainien, de l’hébreu, de l’araméen, c’est-à-dire d’une part des langues que les communautés juives avaient rapportées de leurs pérénigrations, enfin, de celles qui appartenaient à leur tradition. »

Eliezier Ben Yehuda fut le pionnier du renouveau de la langue hébraïque. Originaire de la Russie, celui-ci vint s’établir en Palestine en 1881. Il fit le serment de ne parler que l’hébreu.

Avec un ton quasi religieux, Per Denez nous dit qu’il avait fait le bon choix, envers et contre tout. Les rabbins, en effet, s’y opposèrent, argumentant que l’hébreu était une langue sacrée et ne pouvait devenir une langue profane. D’autre part, cette langue était inadaptée à la vie moderne. Eliezier Ben Yehuda chercha donc, avec quelques compagnons, à enrichir cette langue en vue de l’adapter à la modernité :

« Setu perak, kerkent hag an deroù, e savas Ben Yehuda hag e geneiled ur strollad anvet Va’ad Halashon, karget da eveshaat ouzh emzisplegerezh an hebreeg bev, d’e vroudañ dre zizoleiñ gerioù nevez pe adkavout gerioù tennet diouzh levrioù kozh hebreek, ha da virout ouzh an dud a zegemer gerioù pe droioù-lavar trefoet, kement ha ma oa posubl ober an dra-se en ur vont dezho dre gaer. »

« Voilà pourquoi, dès le début, Ben Yehuda et ses amis créèrent un groupe appelé Va’ad Halashon, chargé de surveiller le développement de l’hébreu moderne, de pousser à la création de nouveaux mots ou de faire revivre des mots tirés des vieux livres hébraïques et d’empêcher les gens d’adopter des mots ou des expressions patoisées, autant qu’il était possible de le faire en douceur. »

[...]

La réaction des lecteurs

Quelle fut la réaction des lecteurs à la suite de la parution de ce dossier ?

Certains lecteurs se demandèrent si les collaborateurs d’Al Liamm n’avaient pas été payés par les Israéliens pour concevoir ce numéro. Voici la réponse des rédacteurs :

« Daou goumananter o deus skrivet dimp nevez’zo diwar-benn hon niverenn gouestlet da Israhel, re all o devoa goulennet diganimp ha paeet e oamp bet gant ar Yuvezien, ra vezint sioulaet rak n’hon eus bet gwennek toull ebet. Pa oa bet moullet un niverenn diwar-benn Friziz o doa ar re-mañ hor skoazellañ en ur brenañ 70 skouerenn, ar wech-mañ n’hellomp ket lavarout kement-all. 11 »

« Deux abonnés nous ont écrit récemment au sujet de notre numéro consacré à Israël, d’autres nous ont demandé si nous avions été payés par les Juifs, qu’ils soient rassurés car nous n’avons touché aucun sou vaillant. Lorsque le numéro sur les Frisons fut publié, ceux-ci nous avaient aidés en achetant 70 numéros, cette fois-ci nous ne pouvons en dire autant. »

La première lettre affiche un humour douteux :

« Aotrou ker,

Laouen on o reiñ deoc’h da ouzout he deus kavet degemer kalonek e-touez hor mignoned Yuvezien Niv. 44 ken hoalus Al Liamm. Yuvezien’zo na ouzont ket penaos diskouez o c’harantez ouzh ar Vretoned. Lenn a ran e Kazetenn ar Republik (niv.217,17-vet a viz Gwengolo 1954, pajenn 8923) ar pezh da heul : “M. Grumbach (Bernard-Elie), né le 1 er septembre 1933 à Boulogne-Billancourt, demeurant, 43, rue de Prony, Paris, dépose une requête auprès du Garde des Sceaux à l’effet de substituer à son vrai nom patronyme celui de Morvan.” Ar vroadelourien a drido ! evidon-me e kav din e vije bet breizhekoc’h c’hoazh d’an ao. Grumbach bezañ anvet LEZ-BREIZH... 12 »

« Cher Monsieur,

Je suis content de vous annoncer que le numéro 44 si intéressant a trouvé bon accueil parmi nos amis juifs ; il existe des Juifs qui ne savent pas montrer combien ils aiment les Bretons ; j’ai lu dans le Journal de la république n° 217 du 17 septembre 1954, page 8923, ce qui suit : [voir plus haut]. Les nationalistes s’en réjouiront. Pour ma part, je pense que cela aurait été plus breton encore pour M. Grumbach de s’appeler LEZ-BREIZH... »

La deuxième réaction s’axe sur deux paramètres. En premier lieu, sur un stéréotype séculaire : celui du Juif fortuné, du capitalisme juif international.

« Feuket on bet gant an niverenn a-zivout Israhel hag e oan prest da zinac’h resev Al Liamm. Netra n’eo heñvel etre hor bro-ni, stad hor broadelouriezh hag ar gouarnamant savet e Palestinia gant harp an arc’hantourion etrevroadel. Gwechall e oa kaoz en hor c’helaouennoù eus broadelezhioù a oa demheñvel o stad ouzh hon hini : Flandrez, Elzas, Korsika, Iwerzhon ha me’oar ! met ar Yuvezien [...] Touellet eo ar Vretoned nevez a gav din... 13 »

« J’ai été choqué par le numéro consacré à Israël et j’ai failli refuser de le prendre. Il n’y a rien de commun entre notre pays et le gouvernement établi en Palestine avec l’aide de la finance juive internationale. Il n’y a pas si longtemps de cela, on parlait de nationalités comparables à la nôtre : les Flandres, l’Alsace, la Corse, l’Irlande et que sais-je encore ! Mais parler des Juifs [...] Les jeunes Bretons ont été trompés, il me semble... »

Apparaît donc ici le mythe du juif aux doigts crochus hérité du Moyen Âge, où les Lombards et les juifs étaient banquiers ou usuriers, la religion interdisant ce domaine aux chrétiens. Stéréotype exacerbé à la fin du 19 e siècle, alors que le nationalisme français connaît une phase de durcissement suite à la défaite de 1870. Un fort courant antisémite vit le jour aussi bien dans les forces de gauche que de droite. C’est ainsi que Toussenel développe l’image du juif marchand, négociant. Il incarne la spéculation improductive et spoliatrice.

L’autre courant fut porté par le catholicisme conservateur et populaire, dénonçant le juif mais aussi le franc-maçon, suite aux premières mesures anticléricales du parti républicain arrivé au pouvoir. Feiz ha Breiz de l’abbé Perrot, qui appartient à ce courant de pensée, en est un reflet exemplaire :

« Yann Derrien, a drugarez Doue hag ar Werc’hez, n’en devoa ket ezhomm da vont da skeiñ war dor ar Yuzev ha n’en devez ket a aon evit diskouez pegement a fae a rae warnañ ; an holl bobloù kristen en amzer-se o devoa doñjer ouzh ar Yuvezien, ar C’hallaoued muioc’h c’hoazh eget ar re all ; ne oant ket evit gouzout neuze, e teuje un amzer ha bugale ar Yuvezien-se, ken dismegañset ganto, a raje o mistri dezho... 14 »

« Jean Derrien, grâce à Dieu et à la Vierge Marie, n’eut pas besoin d’aller frapper à la porte du juif et n’eut pas peur de montrer combien il le méprisait ; tous les peuples chrétiens à cette époque exécraient les juifs, et les Français plus que les autres peut-être ; ils ne pouvaient pas savoir, alors, qu’il viendrait un temps où les enfants de ces juifs qu’ils méprisaient tant deviendraient leurs maîtres. »

Loeiz Herrieu (Louis Henrio), appartenant à ce courant de pensée, développe la même thématique dans Dihunamb :

« Ker mezevet e oa al lod muiañ ag en dud, get gaouier ar gazetoù, hag al levroù, harpet get argant er frañmasoned hag er Juifed, ma oant da lakat o c’haranté e keñver er Frañs, dreist an hani e zeleant da Zoue. 15 »

« La plus grande partie des gens fut si influencée par les mensonges diffusés dans la presse et les livres, financés par les francs-maçons et les juifs, qu’elle plaça son amour pour la France au-dessus de celle qu’elle devait à Dieu. »

Une partie du nationalisme breton d’avant-guerre n’est en fait que le reflet de cette cassure entre la France dreyfusarde et anti-dreyfusarde, et le courant catholique traditionnel trouve un précieux allié dans une Bretagne encadrée par un clergé conservateur. On remarque aussi que le juif est alors « hors norme » dans la famille des minorités, il n’appartient pas à la culture occidentale. Pour le nationalisme de Drumont, il colonise la France de l’intérieur en accaparant la finance :

« On retrouve ce qui caractérise la conquête : tout un peuple travaillant pour un autre qui s’approprie, par un vaste système d’exploitation financière, le bénéfice du travail d’autrui. Les immenses fortunes juives, les châteaux, les hôtels juifs ne sont le fruit d’aucun labeur collectif ; ils sont la prélibation d’une race dominante sur une race asservie. 16 »

D’autres réactions de lecteurs furent mitigées. Pour l’un d’eux, ce numéro fut une excellente occasion d’amender l’Emsav jusque-là taxé de collaborationniste. Il souligne que la guerre d’indépendance d’Israël a été financée par de pauvres gens qui habitaient dans les ghettos de Pologne ou les quartiers pauvres de New York. Pour lui, Israël donne une leçon au mouvement breton.

« Lennet em eus gant evezh an daou lizher embannet war niverenn diwezhañ Al Liamm. Ur blijadur eo bet din gwelout e vez bremañ tamallet ouzhomp bezañ paeet gant ar Yuvezien : e-pad pell amzer a-walc’h eo bet tamallet ouzh an Emsav bezañ paeet gant an Alamanted : poent e oa cheñch.

Israhel, hervez hor c’henvroad J. a zo bet savet gant arc’hantourien etrevroadel. An dra-se a zo diwir penn-da-benn. Ar Yuvezien o deus roet sikour da Israhel a zo bet, da gentañ ha dreist-holl, tud paour o chom e gettoiou Polonia pe e karteriou dister New York – dres evel m’eo bet sikouret an I.R.A. gant Iwerzhoniz paour kêriou bras Amerika. N’eo ket gant arc’hant eo bet krouet Israhel : diazezet ha dieubet eo bet gant kalonegezh e vugale [...]. Ar gentel vrasañ a c’hell Israhel reiñ deomp a zo ur gentel a gadarnded. Hag eus ar gentel-se hon eus ezhomm muioc’h eget eus forzh petra all. Bez hon eus tud speredek, tud fin (pe a gred bezañ), tud ijinek : ar pezh a vank eo tud kalonek... 17 »

« J’ai lu avec grand soin les deux lettres publiées dans le dernier numéro d’Al Liamm. J’ai constaté avec plaisir qu’on nous reproche d’être payés par les Juifs : pendant longtemps, on a accusé l’Emsav d’être à la solde des Allemands ; il était temps de changer.

Israël, suivant l’avis de notre compatriote J., a existé grâce à l’aide de la finance internationale. Ceci est totalement faux. Les Juifs qui ont aidé Israël étaient de pauvres gens des ghettos de Pologne ou de quartiers modestes de New York – tout comme l’I.R.A. a été aidée par de pauvres Irlandais des grandes villes d’Amérique. Ce n’est pas avec de l’argent qu’a été construit Israël, mais avec le courage de ses enfants [...]. C’est la grande leçon que nous apporte Israël. Et nous avons besoin de cette leçon plus que de tout autre chose. Nous avons des gens intelligents, sages ou fins, ce qui manque, ce sont des gens courageux. »

Cette leçon de courage est l’élément dominant dans le courrier des lecteurs, cependant tous écartent l’idée d’une affinité avec le peuple juif. […]

Conclusion

Ce numéro spécial consacré à Israël eut des répercussions dans l’État hébreu même. Monsieur David Ben Gourion, ancien Premier ministre de cet État et alors ministre de la Défense, adressa une lettre de félicitations aux rédacteurs de la revue :

« Although I am unfortunately unacquainted with the noble Breton language, I will keep that review as a cherished treasure and gift of a friendly and brave people. 21 »

« Bien que je ne parle pas malheureusement la noble langue bretonne, je garderai cette revue comme un trésor précieux et un cadeau venant d’un peuple amical et courageux. »

La parution de ce numéro trouva aussi un écho dans la presse israélienne, en particulier dans Maariv, le journal le plus diffusé de l’époque.

Brèves de brèves ou si vous...

– ... avez besoin d’y voir plus clair sur les alternatives en matière de production agricole, ou si vous avez un cousin exploitant agricole à la recherche d’un nouveau modèle pour s’en sortir, alors lisez (et faites-lui lire) Terroir et environnement – Un nouveau modèle pour l’agriculture (collectif, éd. Siloe, Nantes 2003). Vous y trouverez le questionnement de notre amie Geneviève Delbos « Produits du terroir... Quelle saveur pour le producteur ? » où l’auteur fait la critique « du processus de rationalité fonctionnelle qui a ravalé [...] le vivant au rang de matériau [...] justiciable de toutes les manipulations autorisées par notre puissance d’intervention technique », et pose de façon concrète l’alternative de dégager, inventer un autre horizon de possibles à nos travaux et à nos jours, avec, dit-elle, la perspective de retrouver ce bonheur d’être ce que l’on est en faisant ce que l’on fait... avec la seule règle de conduite humaine juste : « avoir du goût, avoir du soin ». D’autres auteurs : Jacques Rémy (les mesures agri-environnementales) ; Georges Carantino (l’élevage à l’épreuve de la nouvelle modernité des territoires ruraux) ; Marie Percot (les éleveurs des Mauges et « le goût de la bête accomplie ») déclinent ce questionnement dans différentes situations concrètes de production.

– ... passez par Paris au cours de cette année, ne manquez pas de faire un crochet par Issy-les-Moulineaux (92130) pour aller saluer le sculpteur arménien Georges Ayvayan (tél : 01 46 45 58 42) ; vous participerez ainsi, sur son invitation, à la réalisation de sa stèle « Flèche hésitante, pointée vers le silence de nos incompréhensions, qui sera couverte de 1 500 000 petits carrés multicolores » ; manière, dit-il, d’honorer, en ce 90 e anniversaire d’un génocide occulté, la mémoire des 1 500 000 Arméniens massacrés en Turquie en 1915. Manière aussi de se souvenir d’une vieille et familière recommandation de la SNCF – Attention, un train peut en cacher un autre ! – et de faire en sorte qu’il n’en aille pas de même avec les génocides. À cet égard, n’hésitez pas à relire le très beau poème de Rajko Djuric, Rrom serbe exilé à Berlin, paru dans le n° 14 de hopala ! (culture invitée : les Rroms) : « Je suis un Yad Vashem »...

– ... n’avez pas oublié que Karl Marx, dans sa correspondance des années 1843-1846, citait notre compatriote Félicité Lamennais comme l’une des personnalités sur qui s’appuyer pour développer le mouvement d’émancipation sociale en France, alors vous lirez, avec un plaisir teinté de nostalgie, le beau livre de Jean Urvoy, Présence de Lamennais, abondamment illustré par l’auteur (éd. J.-P. Bihr, 22750 Saint-Jacut-de-la-Mer). Urvoy y décrit avec rigueur et sensibilité ce foyer de haute spiritualité que fut la demeure de Lamennais à Dinan, puis sa solitude après la parution des Paroles d’un croyant, et sa dignité face à la haine des bigots locaux et la vindicte de la hiérarchie catholique. L’intelligente préface de Bernard Heudré rappelle que des milliers d’ouvriers parisiens suivirent, le 1 er mars 1854, la dépouille mortelle de Lamennais au Père Lachaise, malgré l’interdiction de la sûreté napoléonienne et la présence de ses flics.

Voix bretonnes de langue française

Émilienne Kerhoas

Aller

Je veux dire la pudeur que je n’ai jamais eue et qui me vient ; je veux dire la conscience qui me vient et que je n’ai jamais eue ; je veux dire la tristesse étrange qui me poigne en des moments précis de la journée ou de la nuit et que je n’ai jamais eue. Comme une main sort de l’ombre, elle me serre le cœur comme pour en exprimer le sang, me serre le cerveau pour en expulser le peu de pensée qui me tient lieu d’existence, ne me laisse que ce corps, mon ami qui toujours renaît de ses cendres et qui s’invente un double nerveux, étiré, signe parmi les algues, les pierres, fils de la mer, frère de la terre et du sable, au rire cisailleur de mes rêves en charpie qui s’éloignent comme bateaux de papier sur le droit fil du vent.

Pudeur, conscience, tristesse. Un seul son. Une seule note sur la portée, clé qui doit ouvrir le silence.

Ce silence se peuplera de formes ; il faudra les approcher, les apprivoiser, les perdre sans jamais avancer la main... Faire de tout ce corps un archet pour que le monde vibre, devienne et disparaisse tandis que les gestes de la vie ne seront que pratiques, simples, familiers. Alors tu verras naître sur les murs blancs des reflets qui, dans leur danse imperceptible, te feront signe... Laisse ce corps nerveux, étiré, qui s’invente en toi, les suivre.Tu n’as pas de nom, tu changes de sexe selon les heures, tu n’es qu’écoute, tu n’as la sensation diffuse d’être que par un rire secret, qui te renseigne sur la vague à suivre, sur l’arrêt à observer, sur l’accueil à faire à d’autres corps nerveux, étirés, venus dans cette ombre propice pour partager la mer lointaine, son bruit de source, sa voix qui parle à chacun sa langue.

séparateur

Il faudra bien réintégrer le corps familier des jours et des heures ordinaires sachant qu’à un signe donné (venu d’où ? – quelle importance ! l’obéissance se fait de plus en plus prompte et presque joyeuse), tu pourras, répondant à cette injonction impérieuse mais douce, reprendre le cours du flux qui, venant de la source, est ton plus sûr chemin.

Surprise des commencements, extase, flamme faisant briller les yeux... Mais brusquement, poignées de larmes dans la gorge, air raréfié, corps qui se dessèche ayant perdu son vibrato musical, nuit noire sans ombres légères, froid glacial ou feu qui calcine... Avancer : ne pas dire douleur, tristesse, désespoir. Ces mots n’ont plus de sens. Tu es en terre étrangère. Comment pourrait-elle être hospitalière ? Plus de sentiments. Tu vois et c’est tout : vision du corps nerveux, signe musical, errant, cherchant le la de ce pays étrange, corps osseux, noueux, promis à la terre et qui, pour toi, cesse d’être mythique : finie l’adoration des os, du pur squelette !

Ces trois corps vont se chercher, se fondre (miracle bref, échanger leurs pouvoirs, se perdre...) Voilà : se perdre ! Tu peux alors rêver la nudité jamais atteinte et

Aller.

Denise Le Dantec

Poèmes

(I), 1
Iblis Sibil.

(II), 2
Le cheval blanc a une épaule rouge.

(III), 3
L’arbre porte trois pommes.

(IV), 4
La bouteille est pleine de la poussière de la peau du petit cheval.

(V), 5
Arthur donne le baiser du grand cerf.

(VI), 6
Énide paie le prix du visage.

(VII), 7
Mon nom viendra à moi un jour.

(VIII), 8
Iblis Sibil.

(IX), 9
Le petit cheval habite un château de branchages.

(X), 10
2 vautours blancs + 2 vautours noirs.

(XI), 11
« Échec et mat pour le fils de l’aveugle ».

(XII), 12
Ade monte le cheval blanc et rouge.

(XIII), 13
Mon nom viendra à moi un jour.

(XIV), 14
La bouteille est pleine.

(XV), 15
3 vautours blancs.

(XVI), 16
3 vautours noirs.

(XVII), 17
Un petit cheval avec une épaule rouge.

(XVIII), 18
3 pommes.

(XIX), 19
Arthur Énide
Le fils de l’aveugle.

(XX), 20
Ade

(XXI), 21
Iblis Sibil.

(XXII), 22
Un château de branchages.

(XXIII), 23
Mon nom viendra à moi un jour.

séparateur

(I), 1
Le château est porté par quatre chaînes d’or et par quatre lions.

(II), 2
2 corbeaux se sont disputés à grand bruit.

(III), 3
Une perruque tombe du bec des corbeaux.

(IV), 4
La perruque est tombée dans une garenne.

(V), 5
La perruque éclaire la grande lande comme le soleil au milieu du jour.

(VI), 6
Un château.

(VII), 7
Quatre chaînes d’or.

(VIII), 8
Quatre lions.

(IX), 9
2 corbeaux.

(X), 10
Une perruque.

(XI), 11
Une garenne.

(XII), 12
Le soleil au milieu du jour.


Mabon

(I), 1
Mabon Mabuz Mab

(II), 2
Les clefs d’or sont tombées au fond de la mer.

(III), 3
Le roi des oies est convoqué.

(IV), 4
L’écuelle est une coquille de patelle percée.

(V), 5
Tristan regarde passer l’oie.

(VI), 6
Mabu Mabuz Mab

(VII), 7
Le lançon remet les clefs d’or.

(VIII), 8
Ha gouzaf mor glas so casty
Et endurer la mer bleue est un châtiment.
(IX), 9
...

Antoine Ronco, artiste invité

Plume, 29 x 42 cm © Antoine Ronco.

design : julien poireau - décembre 2006 -