hopala ! n°21

couverture et sommaire

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LAÏCITE : PERSPECTIVES BRETONNES DE LA LOI DE 1905 :
Gérard Prémel, Laïcité et hospitalité ; Entretien avec Edmond Hervé (à propos du Centre islamique de Rennes) ; 1905-2005, histoire et actualité de la laïcité ; Mohamed Loueslati, L’islam, religion oubliée de la loi de 1905 ; Armelle Ar C’hozh, Unvaniezh ar Gelenerienn Brezhonneg : la pédagogie comme trait d’union ; Paolig Combot, Laïcité à la française et diversité culturelle ; Jacques Le Goff, La laïcité comme art de vivre ; Entretien avec Charlie Windelschmidt (compagnie théâtrale Dérézo)
ARTISTE INVITE :
Jim Sumkay
PAROLES D’IMAGES :
Amadou à Pontanézen, par Amadou Gaba et Virgine Buisson
LANGUE BRETONNE :
Didier Caraës, Skol Diwan Pariz, l’antidéterministe ; Jean-Yves Plourin, Le cheval et la langue bretonne
POESIE :
Zdravko Kissiov, Gueorgui Konstantinov et Kalina Kovatcheva, poètes bulgares ; Entretien avec Loeiz Bertholom
AUTRES TEXTES :
Entretien avec Marion Le Guen (travail social) ; Gérard Prémel et Philippe Doray, Festival de Douarnenez : la frontière ; Impressions…

Culture invitée : la Palestine

Laïcité et hospitalité

Gérard Prémel

De nombreuses manifestations auront marqué le centenaire de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Des rencontres de Laval de ce printemps aux deux colloques bretons, la laïcité se trouve être cette année un thème central de réflexion dans la région.

On sait que le mot laïque vient du grec laikos, adjectif signifiant « du peuple  ». Désignant ce qui relève de la sphère du peuple, du populaire, le mot apparaît en France au début du 12 e siècle dans les textes ecclésiastiques, mais n’est couramment utilisé qu’à partir du 16 e, en couple avec le terme clerc (de klêrikos, le clergé. On sait qu’à l’origine klêrikos signifie « legs  », ce qui est reçu en héritage, et vient de la tradition hébraïque du Deutéronome). […]

Après les grands bouleversements révolutionnaires de la fin du 18 e et de la première moitié du 19e siècle, les mots laïcité puis laïcisme, laïcisation peuvent alors apparaître comme concepts autonomes. Conservant leur charge sémantique (« ce qui est du domaine du peuple  »), ils acquièrent une charge de sens plus politique, étayée par les grandes idéologies révolutionnaires issues des Lumières, et la corrélation avec le terme clerc cesse d’aller de soi.

C’est à ce croisement de sens que se situe le concept français de laïcité et que va s’opérer en 1905 la séparation des Églises et de l’État. Dans l’affrontement des idéologies, faisant souffler un climat passionnel sur cette époque, l’école devient laïque, au sens où les clercs s’en trouvent exclus. Pour les uns, cette école laïque est dès lors stigmatisée comme l’école sans Dieu, donc sans vertu et sans morale. Pour les autres, elle est célébrée comme lieu de transmission d’un savoir désormais libéré de l’obscurantisme. Cela étant, d’éminents fondateurs de la pensée laïque n’ont jamais perdu de vue la volonté de certains clercs ou laïques chrétiens d’incarner les contenus sociaux du christianisme, et leur aptitude à assigner un rôle social à l’Église. Jaurès respecte Pierre Renaudie et Marc Sangnier, les créateurs du Sillon, comme auparavant Marx respectait Lamennais. Les points de vue se nuancent donc assez vite. La motion inspirée par Jean Jaurès et votée par le congrès du Parti socialiste SFIO de 1912 est à cet égard assez significative. Elle stipule bien que le but du Parti socialiste est l’appropriation collective des moyens de production et d’échange et l’expropriation de la classe capitaliste ; mais, pour parvenir à cette fin, le Parti socialiste fait appel à tous les exploités, « sans distinction de sexe, de race ni de religion  ». Et si la motion considère « que les représentants de l’Église se sont presque toujours mis au service de l’oppression capitaliste et interviennent dans l’action politique quotidienne  », elle considère aussi que « l’on ne doit jamais se prêter à la manoeuvre de ceux qui font d’un anticléricalisme de façade une diversion aux problèmes sociaux…  ». Et elle fixe aux militants le devoir de défendre contre toute menace les institutions de la laïcité, car « si la séparation des Églises et de l’État est un fait accompli, la laïcité totale des services de la nation n’est pas close. Elle devra durer jusqu’à ce que les Églises se tiennent strictement sur le terrain de la conscience individuelle  ». Deux choses sont dites là : premièrement, nous sommes en 1912 ; la séparation n’a que sept ans et la laïcisation, loin d’être achevée, est encore fragile ; deuxièmement, le rôle de l’Église dans le façonnement des consciences individuelles n’est pas mis en cause.

Cependant, dit la motion, le Parti socialiste combat « pour un budget de l’instruction publique qui ne soit plus dérisoire face aux budgets de la guerre et de la marine et donne aux personnels enseignants des moyens tels que la tâche ne soit pas impossible. Il faut donner aux personnels enseignants l’indépendance et les droits nécessaires pour appliquer les méthodes pédagogiques sous le contrôle de la société 6  ». […]

Il y a une chance aujourd’hui pour l’avènement d’une véritable laïcité, celle qui se fonde sur le respect des singularités culturelles des familles confiant leurs enfants à l’école publique ; celle qui part de la connaissance de la richesse de ces singularités culturelles pour développer une pédagogie de la compréhension et du respect mutuels. Le psychiatre Erik Erikson, dans son analyse de la crise de l’adolescence des années 1950 aux États-Unis, mettait en lumière 9 que si crise aiguë de l’adolescence il y a dans une société, ce n’est pas seulement la question de l’identité de la personne en train de se construire qui est en jeu, c’est aussi l’impact sur les adolescents de la crise d’identité de la société tout entière. Cette double crise d’identité des personnes et de la société, les acteurs de la sphère du politique sauront ou ne sauront pas l’aborder. Ils sauront ou ne sauront pas impulser ce pan essentiel du travail social qu’est désormais la transmission du savoir. Dans le premier cas, une nouvelle laïcité fondée sur le concept d’hospitalité pourra voir le jour. Dans le second cas, les événements de ces derniers jours sont la préfiguration de ce qui pourrait advenir.

La construction à Rennes
du premier centre culturel islamique

Une innovation de la démocratie locale
Entretien avec Edmond Hervé

Edmond Hervé, maire de Rennes et, comme tel, maître d’ouvrage laïque du premier centre culturel islamique construit en France par une municipalité, a accepté de répondre aux questions de hopala !

hopala ! : La population de culture et de religion musulmanes n’est pas plus importante dans votre ville que celle de la moyenne des agglomérations françaises. Pourtant, Rennes est la première ville de l’Hexagone à s’être dotée d’un centre culturel islamique, dont vous avez été, en tant que maire, le maître d’ouvrage. Pouvez-vous retracer pour les lecteurs de hopala ! la genèse d’un tel projet ?

Edmond Hervé : Le 28 avril 1980, le conseil municipal de Rennes décide la création d’un centre culturel islamique. En voici les raisons principales : les travailleurs immigrés participent à l’activité économique. Ils peuvent connaître des situations morales, matérielles, culturelles difficiles.

Nous ne pouvons ignorer cette réalité. L’égalité, le pluralisme font partie de nos valeurs. La connaissance et le respect de la diversité sont gages de compréhension entre les peuples et source d’enrichissement pour toute la population. Accueillir des travailleurs dans nos entreprises, c’est bien, encore faut-il qu’ils bénéficient du droit au logement, à l’école, qu’ils puissent exprimer leurs opinions philosophiques, religieuses. Tout spécialement lorsque celles-ci ont une importance pour ces personnes.

Nous étions d’autant plus convaincus de ces principes que nous estimions que le monde arabe et les pays de l’Islam étaient appelés à jouer un rôle important.

Ce raisonnement rencontre, bien évidemment, l’attente de la communauté musulmane rennaise qui nous demande un lieu où elle puisse « entre coreligionnaires s’exprimer suivant ses convictions et ses rites propres, y célébrer ses fêtes, y vivre plus intensément que dans des cadres provisoires, inadaptés, les instants de la réflexion personnelle et les temps forts de joies et de peines de l’existence familiale et sociale  ».

Une association culturelle des Musulmans de Rennes existe. Elle accepte le principe d’une convention avec la ville pour la gestion d’un bâtiment, propriété de la ville, qui soit à la fois un centre culturel et cultuel ouvert. C’est donc au nom du respect des droits de l’homme, de l’égalité, du pluralisme, de notre conviction profonde que chacun doit avoir, dans le respect des autres, la liberté et la possibilité de vivre sa culture, sa spiritualité, individuellement et collectivement, avec les moyens matériels que cela implique, que nous avons pris cette décision importante.

À l’époque, nous disions très clairement : « Quel serait le sens de nos discours humanistes, de nos déclarations en faveur des libertés si, ici même, dans notre cité, certaines personnes ne pouvaient en bénéficier ?
[…]

L’islam, religion oubliée de la loi de 1905

Mohamed Loueslati

Une autre manière de poser le problème

La loi de 1905, élaborée dans un contexte historique de rapports tendus entre la religion catholique et l’État, est-elle appropriée à l’islam, devenu cent ans après la promulgation de cette loi deuxième religion de France ?

Poser cette question revient à s’interroger sur le statut juridique de l’islam en France, afin d’examiner si la séparation entre l’État et l’islam procède des mêmes logiques qui avaient abouti à la loi de 1905 ; et se demander s’il ne serait pas opportun de donner à cette loi une interprétation plus évolutive, afin de prendre en compte la spécificité de l’islam, religion sans clergé ni patrimoine et dont le développement en France est récent. En d’autres termes, n’est-il pas temps de favoriser un islam de France ? Quelque chose comme un islam gallican, mais sur un versant progressiste. Postuler un islam de France – dégagé d’ingérences étrangères – au lieu de parler de l’islam en France pose une autre question : celle de l’indépendance à l’égard de toute influence et ingérence étrangère. Mais cette indépendance n’a-t-elle pas un prix ? Et, si oui, lequel ? On se souviendra là que l’éminent juriste français Vedel a affirmé que la loi 1905 autorisait les pouvoirs publics et les élus à financer la construction de lieux de culte, fussent-ils musulmans ! […]

Il faudra attendre les deux guerres mondiales pour voir la France reconnaître l’islam en métropole. Et c’est l’administration des armées qui fera le premier pas. En effet, parmi les soldats qui se sont battus pour la France, il y a beaucoup de musulmans : spahis marocains, tirailleurs sénégalais et tunisiens, musulmans d’Algérie… Dans les casernes françaises, tous ces soldats avaient obtenu le respect des interdits alimentaires, la possibilité de faire le ramadan, la reconnaissance des moments de prière. Dans les cimetières militaires, les soldats musulmans morts pour la France pendant les deux guerres mondiales ont eu droit à des stèles musulmanes. Nous nous réjouissons du vote de 1923 qui a permis le financement et la construction de la Mosquée de Paris, dans le 5 e arrondissement en signe de remerciement aux musulmans pour les services rendus à la patrie […]

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que la question spirituelle est nécessaire à l’homme en ce sens qu’elle lui apporte une réponse aux questions existentielles. C’est vrai pour les musulmans comme pour tout homme. L’État peut-il l’ignorer ou l’oublier, à partir d’une interprétation restrictive et dangereuse de la loi ?

L’interprétation restrictive et littérale est dangereuse parce qu’elle conduit à l’inégalité entre les citoyens selon qu’ils sont chrétiens et musulmans. En effet, il est admis que l’État entretient les cathédrales et les églises classées monuments historiques, ce qui est une bonne chose. Par contre, en ce qui concerne les musulmans, non seulement ils ne pourront jamais prier dans des lieux prestigieux, mais en plus ils seront toujours acculés, comme encore aujourd’hui, à prier dans des caves, sous-sols et autres usines désaffectées ! Les uns prieront dans des lieux classés monuments historiques et les autres dans des lieux classés insalubres.

Cette inégalité n’est-elle pas contraire à l’esprit de la loi de 1905, qui ne voulait pas créer une religion privilégiée devenant de fait religion d’État ? […]

Laïcité à la française et diversité culturelle

Paolig Combot

Un peu partout dans le monde, fanatismes et intégrismes reviennent au galop ; au Moyen-Orient, les Américains ont ouvert la boîte de Pandore en intervenant en Irak en 2003, renversant un régime prétendument laïque, pour (r)établir soidisant la démocratie ; résultat : les sunnites et les chiites ont entrepris une guerre de religion, où les uns ont juré d’exterminer les autres, au nom du Miséricordieux. Aux États-Unis, la bataille fait rage entre créationnistes et évolutionnistes ; pourtant, l’enseignement du créationnisme avait été interdit en 1987, au nom de la séparation des Églises et de l’État ; mais depuis quelques années, on assiste, dans une vingtaine d’États, à des offensives qui contestent la théorie de Darwin sur l’évolution des espèces et affirment que l’Univers trouve son origine dans l’oeuvre d’un « créateur tout-puissant  » […]

Quant aux Américains, 55 % d’entre eux croient que « Dieu a créé les humains dans leur forme actuelle  » (sondage de novembre 2004).

En France, me direz-vous, nous avons la chance de vivre dans un État laïque, depuis la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 ; d’ailleurs, n’a-t-on pas vu ces principes laïques réaffirmés et réappliqués dans les récentes affaires dites du « voile islamique  » (en fait, un simple foulard, manifestant l’appartenance de l’intéressée à la religion musulmane) ? Mais dans ces affaires, audelà du religieux, ne s’est-on pas plus attaqué à l’image et au symbole, exprimant une diversité culturelle et l’appartenance à une communauté ? Avant d’exclure ces jeunes filles de l’école laïque, n’aurait-on pas dû poser la vraie question : « Y a-t-il remise en cause concrète du déroulement normal des cours 2 ?  » Il est tout de même dommage de les priver d’un enseignement où elles auraient pu tirer grand profit d’un discours scientifique et laïque ; leur grand tort n’a-t-il pas été de porter atteinte à l’uniformité, de règle dans l’école de la République ?

À l’origine de la laïcité : la Révolution française

On ne célébrera jamais assez les progrès énormes que la révolution de 1789, fille des philosophes du 18e siècle, a provoqués dans la société française : l’abolition des privilèges – y compris ceux des « provinces  » – de la nuit du 4 août 1789 établissait l’égalité entre tous les citoyens ; elle avait été préparée par le « Club breton  », autour de Le Chapelier, et fut suivie de la Déclaration des droits de l’homme du 29 août 1789, selon laquelle « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits  », nous y reviendrons ; en matière de religion, la Constitution civile du clergé du 12 juillet 1790 subordonnait l’Église à l’État ; c’était un progrès vers la laïcité ; dans le même sens allait le nouveau calendrier républicain institué par la Convention (novembre 1793), qui remplaçait la semaine par la décade, le dimanche par le décadi, et faisait débuter la nouvelle ère au 21 septembre 1792, décrété an I de la République française.

Révolutionnaire, non ? La chronologie était totalement coupée des religions, le christianisme en l’occurrence, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ; ne faudrait-il pas s’en inspirer si on veut une société civile vraiment laïque ?

D’un autre côté, les hommes de la Révolution étaient persuadés de la nouveauté radicale de l’expérience qu’ils menaient et qu’ils vivaient, d’où leur volonté de faire table rase du passé ; c’est ce qu’a clairement montré Mona Sohier-Ozouf, dans son intervention du 5 juillet 2003, lors de la célébration du 70 e anniversaire d’Ar Falz à Saint-Thégonnec 3 : « À la certitude où ils sont de créer un monde, et même un homme nouveau […], les républicains ajoutent le rêve de l’unité : […] unité des esprits, […] unité de la représentation, […] unité de la langue, […] unité du territoire […]  ». Elle ajoute : « L’unité est l’obsession de ces années fondatrices, et reste une passion nationale.  » De plus, au-delà de l’unité de la patrie, les théoriciens de la Révolution voulaient exporter leur expérience

au monde tout entier : « C’est l’unité du monde que vise la construction républicaine, puisque la République française se veut l’annonciation d’une république universelle.  »

On connaît la suite : l’acharnement de l’abbé Grégoire à vouloir « anéantir les patois  » au profit de « la langue nationale  » (réquisitoire devant la Convention, le 4 juin 1794), le déchaînement de Barère de Vieuzac, en 1794, au nom du Comité de salut public : « Le fédéralisme et la superstition parlent basbreton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contrerévolution parle italien et le fanatisme parle basque.  » Désormais, la cause était entendue pour au moins deux siècles : ne sera légitime, citoyen, moderne et laïque que ce qui sera dit et rédigé en français, promu langue de la liberté, d’autant que – circonstance aggravante – les clergés locaux s’appuieront tout au long du 19 e et pendant une partie du 20e siècle sur les langues « régionales  » pour en faire un rempart contre les idées modernes et progressistes.

Unvaniezh ar Gelennerien Brezhoneg :  la pédagogie comme trait d’union

Armelle Ar C’hozh

L’enseignement en Bretagne reste fortement marqué par le dualisme scolaire et l’antagonisme public/privé. L’enseignement du breton ou en breton n’échappe pas à cette problématique mais réussit parfois à contourner les écueils représentés par un manichéisme qui trouve davantage sa source dans l’histoire passée que dans la réalité contemporaine. L’UGB, Unvaniezh ar Gelennerien Brezhoneg/Union des enseignants de breton, a dès 1982, date de sa création, décidé de laisser de côté ce qui divise les enseignants pour mettre l’accent sur ce qui les rassemble, en l’occurrence le souci de mettre en œuvre un enseignement efficace du breton ou en breton. En effet, il est apparu dès le départ qu’on ne pouvait espérer des avancées qu’unis, tant les freins de l’administration centrale sont puissants par ailleurs. [ …] Il découle de ce souci permanent un certain nombre d’actions en amont, telles que la demande de formations diplômantes, avec notamment la création du CAPES il y a quelques années, ou encore du concours spécial de professeur des écoles. Ces avancées dans l’enseignement dubreton (filières publique Div Yezh et catholique Dihun) et enbreton (filière associative Diwan) profitent à chacune des trois filières existantes. […]

Il existe aujourd’hui trois filières d’enseignement en breton, les écoles associatives Diwan, les classes et écoles de l’enseignement public, les classes de l’enseignement privé.

Chaque système peut compter sur des associations de parents d’élèves, distinctes les unes des autres, et qui tiennent à cette distinction en tant qu’organisations partenaires privilégiées de l’une ou l’autre filière alors même qu'entre les membres de chacune de ces associations les ponts les plus divers existent.

On se retrouve parfois devant des contradictions qui font qu’à la tête de certaines associations de parents, on retrouve des personnes dont les enfants sont scolarisés dans un autre système. On peut donc se poser la question de savoir si le militantisme ne se tourne pas alors vers la survie de l’association en tant que telle, et donc de sa nécessaire différenciation, plus que vers le but commun qui est l’apprentissage du breton et la récupération de sa fonction sociale. […]

Dans les faits, les enseignants s’intéressent principalement à ce qui fait l’efficacité de leur action pédagogique : comment un enfant, un adulte devient-il bilingue ? Que doit-on mettre en place pour qu’il le devienne ? À partir de quand peut-on considérer que l’on est bilingue ? Il n’est alors pas étonnant de retrouver ces enseignants regroupés au sein d’une même association, transversale aux différents systèmes, affranchie de la tutelle des associations parentales, dont le propos est essentiellement, voire exclusivement quantitatif. C’est ce même souci professionnel qui a présidé à la tenue d’un colloque sur la « didactique de l’oral en langue seconde  », réunissant près de cent participants, enseignants, formateurs et chercheurs, les 24 et 25 octobre dernier à Plésidy, dans les Côtesd’Armor. Le questionnement des professionnels y était commun : comment passe-t-on de la compréhension d’une langue seconde à son expression orale ? […]

Ce questionnement bien évidemment heurte le découpage classique en trois filières, sans compter l’enseignement pour adultes, et déborde également largement le strict cadre de l’enseignement.

Les jeunes enseignants du/en breton se positionnent dans l’ensemble davantage en tant que militants de la défense du breton que militants de l’une ou l’autre des filières. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des enseignants passer d’une filière à l’autre selon les opportunités professionnelles, financières ou territoriales, avec – sans doute – un militantisme qui reste plus marqué chez Diwan, la filière la plus attractive au niveau du statut des personnels restant la filière de l’enseignement public, et ce malgré le triste apanage de la suppléance que détient l’enseignement bilingue. […]

Le breton est aujourd’hui en danger, tout le monde s’accorde à le dire. La disparition d’une langue aussi ancienne, aussi originale dans son fonctionnement, dont la transmission s’est faite jusqu’à aujourd’hui malgré son oppression, ne peut qu’interpeller les citoyens du monde que nous sommes. Pourquoi défendre telle espèce d’orchidée rare et sauvage, telle espèce d’animal en voie de disparition, telle tribu indigène des forêts amazoniennes, et pas la langue de nos grands-parents ? Au nom de quel concept étrange de laïcité faudrait-il en rejeter l’enseignement et l’usage dans la sphère privée ? Devant l’urgence, ne serait-il pas plus judicieux de mettre en synergie les forces dont nous disposons, afin que demain le regard de nos enfants ne nous interroge pas sur notre responsabilité dans cette perte d’une part d’humanité ?

LITTERATURE

I. Écrits en scène

Entretien avec Loeiz Bertholom

hopala ! : Quel écrivain êtes-vous ?

Je ne me considère pas comme un écrivain. Je n’ai pas d’oeuvre importante en prose, ni d’écrits romanesques. Je travaille de façon irrégulière avec des éclipses pouvant durer deux à trois années. J’ai pourtant publié un récit autobiographique, Le Rivage du cidre, qui fut un succès. Je me définis comme un auteur de textes à teneur poétique (cinq livres de poésie aux éditions Blanc Silex). J’ai dirigé, en collaboration avec mon ami le poète Bruno Geneste, un collectif en hommage à Glenmor paru en 1997. Mon travail s’attache à la mémoire, l’enracinement, le réel en accord avec ma géographie primordiale qui est le littoral en Cornouaille bretonne. L’essentiel de mon inspiration s’y réfère. C’est une écriture orale, faite pour la scène et la musique, ce qui m’a conduit à donner des récitals. Dans tout cela, j’essaie de défendre quelques valeurs essentielles : l’écologie, l’identité, l’ouverture au monde. Je m’indigne parfois contre tout ce qui entraîne la désertification des pays, sans passéisme cependant. J’ai ce souci de rester ancré au présent avec une part de rêve et de questionnements ontologiques, dans un esprit sauvage, sans « folklorisme  » ni sentimentalisme. J’essaie de rester prudent face aux clichés autour du mythe breton, bien que ma démarche se rapproche du bardisme : « L’instant nourri du passé est avenir.  » Animisme, panthéisme, je ressens des impressions de cet ordre-là.

Mon écriture est reliée à la nature, à la métamorphose, au cosmos, à l’ancestral.

hopala ! : Vous définissez-vous avant tout comme un auteur breton d’expression française ?

Certainement ! Je suis breton jusqu’à la moelle, donc forcément ouvert, pacifiste. J’ai grandi dans l’univers paysan finistérien. Mes parents (bientôt octogénaires) parlent en breton plus naturellement qu’en français. J’ai toujours baigné dans cette ambiance de rudesse, souvent lancinante. J’aime ce langage usuel des campagnes que je pratique un peu, sans pouvoir l’écrire. […]

Le récital de poésie renoue avec une tradition orale ; par l’accompagnement musical, il perpétue ce qui se faisait au Moyen Âge. Le texte habillé par la musique gagne un relief qu’il n’a pas par la simple lecture publique. C’est un ensemble cohérent. Comme je n’ai pas de connaissance technique de la musique, ce sont mes musiciens qui choisissent, selon leurs goûts, dans mes poèmes. Ils se soumettent idées et arrangements, et composent pour les trois instruments de base du groupe ; Dominig Bouchaud à la harpe celtique, Youenn Manchec à la flûte traversière et Yvonnick Penven aux guitares acoustique et électrique. Ils apportent trois influences, classique, trad et jazz. Parfois se rajoutent une batterie, le chant sacré d’Anne Auffret en contrepoint du texte dit, des sons synthétiques, etc.

Trois poètes bulgares

TRACES

Zdravko Kissiov

Voilà
Avec ces mains faibles et hésitantes
J’ai tué tant de rêves,
Tant d’amour.
Maintenant
Les vers coulent de mes doigts
Comme du sang
Que je n’arrive pas à cacher.

CULPABILITÉ

Gueorgui Konstantinov

J’ai cherché longtemps
La femme
Qui peut me rendre malheureux.
J’ai échoué.
En ce moment peut-être
Elle me porte dans son âme
Comme un péché inaccompli.

OUBLI

Kalina Kovatcheva

Il a oublié comment étaient mes cheveux sous la pluie,
Il a oublié l’odeur de mes cheveux sous la pluie,
Mes propres mots il a oublié,
mon nom aussi,
pas grave, pas grave, chéri,
ne t’inquiète pas,
je ne suis pas du tout mesquine.

TRAVAIL SOCIAL

Le clown de Vannes
et la pédagogie de la libération

Entretien avec Marion Le Guen
Photographies de Gilles Degand

Attentifs aux luttes sociales et au combat au quotidien contre l’exclusion, nous nous ferons aussi souvent que possible l’écho d’actions significatives. Ainsi, Marion Le Guen, travailleuse sociale, a entrepris à Vannes une démarche digne d’être relatée. Son expérience a fait l’objet d’un mémoire de DEFA, soutenu en 2004 (« Engagement et expérience collective à travers un projet artistique  », DRDJS, Rennes).

hopala ! : Marion Le Guen, vous avez mené à bien récemment, dans le cadre d’une association d’insertion vannetaise, une expérience remarquée d’animation de groupe à partir du thème du clown. Pouvez-vous nous relater la genèse de ce projet ?

Marion Le Guen : Le projet a été élaboré au sein de l’association vannetaise Ensemble contre le chômage, créée il y a dix ans et qui s’inscrit dans la lignée du Mouvement des chômeurs de 1995. Il y a trois ans, cette association était à la recherche d’un animateur – et d’idées nouvelles. Je vivais alors à Toulouse, où j’étais adhérente du Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP) depuis près de deux ans. Après l’explosion de l’usine AZF, nous avons décidé de venir dans le Vannetais, où mon mari a de la famille. Je connaissais par le Mouvement des chômeurs l’association vannetaise Ensemble contre le chômage et sa dynamique. On a donc tout de suite été en phase.

ARTISTE INVITE

No comment

Éric Prémel
Photographies de Jim Sumkay

Voici quelques photos, kilomètres de villes d’ici parcourus par Jim Sumkay. Jim a été en résidence dans les Côtes-d’Armor en septembre et y revient en novembredécembre pour le festival Paroles d’hiver. Le voilà donc en Bretagne, loin de sa belgitude solitaire. Il ne connaît personne et personne ne le connaît. C’est comme dans le poème de Prévert. Il est là et il marche. Il a bon pied, et peut-être aussi bon oeil, à vous de voir. Jim Sumkay, photographe de rue, intitule toutes ses photos No comment.

Cette première visitation vous est transmise comme autant de signes de ce qui respire et transpire autour de nous. La vie bat son plein, de tout ce qui est indicible, de tout ce qui fait qu’un monde tient debout. Des regards qui convergent, d’autres qui divergent, des non-lieux et des mouvements, des attentes et le scénario de la ville-décor, sa réalité, son apparence et son apparat. La ville n’est rien, comme le reste, sans les humains qui la parcourent, l’occupent, en sont exclus, y pénètrent, s’y aiment, la façonnent, la prennent d’assaut, la prennent en grippe. Il y a presque quelque chose d’une grande désobéissance possible, latente, dans toutes ces histoires qui n’ont besoin que d’un mot ou d’un geste ou du regard de qui regarde ces regards, pour dire et être.

Jim Sumkay est né à Liège en 1954. Il est photographe de rue. Il était présent à Saint-Brieuc du 25 septembre au 5 octobre et sur la période du festival pour photographier le quotidien des Costarmoricains. Vous pouvez avoir un aperçu des clichés qu’il prend tous les jours sur les trottoirs de Liège (ou d’ailleurs) sur le site :

http://www.ulg.ac.be/museepla/opera/sumkay/.

« La photographie est alibi, nourriture, prétexte. Entrer en reportage citadin, c’est un peu entrer en guerre. Contre ou avec soi. Avec l’autre ou à travers l’autre. Désamorcer la peur de l’étrange et de l’étranger. La prise de risque est inévitable, et, souvent, le résultat en rapport avec l’audace…

… Comme dans tout art de l’improvisation, il n’y a guère de place à la retenue, à la censure. La photographie est alors plus intime qu’il y paraît…

… D’ailleurs, les images qui nous restent en mémoire sont celles qui cousinent avec notre inconscient profond, qui anticipent : il est fréquent que des détails apparaissent à la seconde, voire à la troisième lecture…

Il s’agit bien ici d’une photographie de la réalité. De ce qui, au quotidien, nous est offert. Suspendus à notre viseur, nous, photographes, en sommes les humbles rapporteurs…

… S’il y a le très controversé droit à l’image chez le modèle involontaire, il doit y avoir le devoir à l’image chez l’artiste aussi : déclencher doit rester une décision, pas toujours dénuée de violence…

… Et partager in fine ce trésor de guerre.  »

Jim Sumkay in Victor, le Soir, 19 février 2005.

hopala ! a posé à Jim Sumkay la question suivante : « Quelle est l’attitude de vos partenaires culturels, institutionnels ou non, à l’égard du “ droit à l’image ” ?  »

Voici sa réponse : « Je demande aux institutions qui exposent mon travail (RTBF pour la télé et l’ODDC pour le festival Paroles d’hiver) qu’ils prennent en charge le risque financier résultant des plaintes éventuelles émanant des modèles photographiés…

… La notion de droit à l’image va – à mon sens – immanquablement être juridiquement revue… En effet, la multiplication de la visibilité des images (grâce à la diffusion internautique) et l’accès au grand public de matériel de capture d’images (appareil numérique et téléphone cellulaire muni d’un objectif) ont pour conséquence que tout le monde est dorénavant dans le champ de capture visuelle de tout le monde….

… Nous, les photographes de reportage urbain, sommes en première ligne de ce souci de droit à l’image…

… Et confrontés au risque moral et physique (méfiance, interpellation, menaces, violences…)…

… N’est-ce pas le rôle des institutions publiques (télévision, organismes culturels…) d’assurer en aval le risque que nous prenons en amont ?  »

design : julien poireau - décembre 2006 -