numéro 23

couverture et sommaire

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FIGURES DE BRETAGNE
Hommage à Émile Souvestre, avec Paolig Combot et Bärbel Plötner-Le Lay ; Kenneth White, Un Écossais en Bretagne (allocution) ; Erwan Chartier, Morvan Lebesque, une plume sociale ; Katia Bodenes et le fil de la langue bretonne (récit) ; entretien avec Michel Vaillant ; entretien avec Roger Laouenan à propos de Maria Prat ; chroniques de livres : Caminante de Katell Chantreau et Fils de Ploucs de Jean Rohou ; Hommage à Pierre-Yvon Tremel.
ARTISTE INVITÉ : Nono, avec des textes de Jean Pierre Nedelec et Paul Burel.
LITTÉRATURE
Récits : Hervé Bellec, Carnet de croquis 3 ; Ronan Gouézec, Corps et biens.
Poésie : Patrick Arduen, Loïc Robin, Nicole Laurent-Catrice, Yann Orveillon, Daniel Morvan, Angèle Jacq.
Jean Kergrist, La difficile alchimie des mots (dialogue avec un éditeur)
L’espace lumineux d’Émilienne Kerhoas (entretien).
DIVERS
Pascal Rannou, Réflexions sur les Vieilles charrues ; Courrier des lecteurs ; Pour mémoire : Programme politique du parti social-démocrate… et nos rubriques de critiques et de chroniques…

Éditorial

« …à quoi ça sert le breton ? c’est quoi son utilité dans le monde d’aujourd’hui ? » […] il est vrai qu’une langue vivante doit avérer son existence par l’usage. Dès lors la notion d’utilité paraît incontournable , et la question à quoi ca sert n’avère-t-elle pas un fond de pertinence ? j’ai trouvé un début de réponse un jour, dans un café jouxtant la Pointe de la Torche .Un jeune barman derrière son comptoir expliquait à un quatuor de petites Anglaises en vacances pourquoi cet endroit s’appelait Pointe de la Torche : « Les jours de tempête et de nuit boire, les habitants de la grève allumaient des torches, les mettaient entre les cornes des vaches et attiraient ainsi les navires pour les échouer et les piller ». S’ensuivaient des détails horrifiques qui faisaient frémir les petites Anglaises. J’étais horrifié. Et lui d’en rajouter. Une voix se fit alors entendre à l’autre bout du bar : « Hey, girls, don’t listen to this poor guy. He’s an ignorant ». Et dans sa langue l’homme expliqua aux demoiselles comment le toponyme originel breton Beg an Dorzh (la pointe de la motte), avait été francisé par les fonctionnaires français en « pointe de la Torche », « ce que les pauvres Bretons ignorants de leur langue ne peuvent savoir ». J’ai réalisé ce jour-là « à quoi ça sert de connaître le breton ». Ça sert à pas avoir l’air con en face de gens qui ne le sont pas.

Nous voilà moins loin qu’il y paraît du contenu de ce numéro...

Gérard Prémel

Figures de Bretagne d’hier et d’aujourd’hui

Colloque Souvestre à Morlaix (3 et 4 février 2006)

Paolig Combot

Cela fait juste deux siècles qu’Émile Souvestre (1806-1854) naissait à Morlaix ; aussi a-t-il été décidé de célébrer cet anniversaire dans sa ville natale, à l’initiative de Bärbel Plötner-Le Lay, chargée de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de Lyon, en partenariat avec le Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC), la bibliothèque des Amours jaunes de Morlaix, Skol Vreizh, et le soutien financier de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), la Chambre de commerce et d’industrie et la Ville de Morlaix. L’année Souvestre s’est ouverte par un colloque international, qui s’est tenu dans l’amphithéâtre de l’IUT de Morlaix ; elle se poursuivra par une exposition sur Souvestre, son oeuvre et son temps, au musée des Jacobins, dirigé par Patrick Jourdan, d’octobre 2006 à janvier 2007 ; elle verra également la publication, à la rentrée, de deux ouvrages édités par Skol Vreizh : le premier s’inscrira dans la « collection bleue » (84 p.), contiendra l’essentiel des interventions du colloque et servira de catalogue à l’exposition ; le second (300 p. environ) sera une somme, fruit de plusieurs années de recherches, réalisées par B. Plötner-Le Lay, sur l’écrivain, son entourage et ses écrits, multiples et divers.

[…]

Figure bretonne ou enfant d’un siècle ?

Le bicentenaire d’Émile Souvestre (1806-1854)

Bärbel Plötner-Le Lay

D’une oeuvre littéraire sous-estimée…

Depuis quelque temps, Terre de Brume1 et d’autres éditeurs français ont réédité les principaux ouvrages d’Émile Souvestre consacrés à sa région natale afin de faire redécouvrir au grand public l’auteur injustement oublié des Derniers Bretons, des Mémoires d’un sans-culotte bas breton et du Foyer breton. En revanche, Le Monde tel qu’il sera2, roman d’anticipation avec lequel Souvestre signe une oeuvre clef du genre dans l’Europe d’avant Jules Verne, est traduit en anglais et paraît aux États-Unis en 2004 non sans que les préfaciers ne s’étonnent qu’on cherche en vain, de nos jours, une entrée Souvestre dans le Larousse. Il est vrai que l’écrivain morlaisien apporte sa part, dans les années 1830, à la prise de conscience par ses contemporains lettrés, de l’existence en Bretagne d’une culture populaire de tradition orale digne d’intérêt, bien qu’ignorée par les milieux littéraires parisiens. Rien d’étonnant dès lors à ce que le bicentenaire de la naissance de Souvestre fasse place au débat sur le rôle déterminant joué par cet homme de lettres au moment de l’émergence de la poésie populaire au sein du champ littéraire français. L’enjeu du bicentenaire consiste néanmoins à démontrer que l’intérêt de l’auteur ne se limite pas à la poésie populaire ou aux traditions bretonnes, et dépasse de loin le cadre régional. […]


  

Un Écossais en Bretagne

Allocution pour la remise du prix Bretagne, Paris, Bibliothèque nationale de France, 20 mai 2006

Kenneth White

N’ayant jamais, depuis mon tout premier livre, En toute candeur, caché mes allégeances scoto-celtiques, ayant publié étude après étude sur tel ou tel aspect du celtisme (je pense, entre autres, aux essais contenus dans mes livres La Figure du dehors et Les Finisterres de l’esprit), j'ai été moi-même exposé au genre de caricature dont, j'imagine, tout le monde dans cette salle est au courant. Que de fois j'ai été traité de « barde » par des gens qui n'avaient de ce mot qu'une notion des plus approximatives, mais s'en servaient soit comme d'une étiquette commode, soit comme d'une raillerie pour écarter quelque chose qui les gênait.[…]


  

Morvan Lebesque, une plume sociale

Erwan Chartier

Étonnant Morvan Lebesque ! Et, finalement, si peu connu. En France en général, il doit sa renommée à ses articles au Canard enchaîné et constitue une référence pour ce qui concerne l’oeuvre d’Albert Camus. En Bretagne, plus précisément, il reste l’auteur de Comment peut-on être breton ? Essai sur la démocratie française, ouvrage qui a eu – et continue – d’avoir un fort retentissement sur ce qu’on nomme le mouvement breton. Si certaines facettes de l’homme sont donc connues, d’autres le sont moins, même si son engagement au Parti autonomiste breton, à la fin des années 1920 puis sa très limitée contribution à l’Heure bretonne, à la fin de l’année 1940, sont de notoriété publique. Reste que bien des épisodes de sa vie demeurent cachés, même pour ses proches. Ce Nantais, devenu intellectuel parisien, n’a jamais dédaigné brouiller les pistes. Comme si, en fin connaisseur de Shakespeare et en passionné de théâtre, il avait fait sienne la formule du Britannique : « The World is a stage and we are all merely players / Le monde est une scène et nous sommes tous de formidables acteurs. » Or, à côté d’une existence riche en rebondissements, reste une oeuvre importante, constituée d’un roman, d’une dizaine d’ouvrages, de quatre pièces de théâtre et, surtout, de près de huit cents chroniques au Canard enchaîné, un vaste corpus qui permet de se faire une idée assez complète de ce penseur, humaniste, libertaire, démocrate et – fondamentalement – breton.

Pourtant, Lebesque demeure méconnu. Il est même parfois calomnié. Parmi les principaux reproches récents émis à son encontre, figure celui de ne pas avoir été un réel homme de gauche, mais, au contraire, un nationaliste réactionnaire qui aurait habilement profité de son statut de chroniqueur du Canard enchaîné pour se refaire une virginité progressiste. On nous ressert certains épisodes de jeunesse – il est vrai peu glorieux – pour discréditer facilement un homme au destin complexe. Un raisonnement dérangeant, tant il nie […]


  

Pierre-Yvon Tremel

Jean-Pierre Thomin

Pierre-Yvon Tremel est mort peu de temps avant le bouclage de ce numéro. Son collègue et ami Jean- Pierre Thomin nous a transmis ces quelques mots pour honorer sa mémoire. L’ensemble de l’équipe rédactionnelle et des membres de l’association hopala ! s’associent à cet hommage J’ai appris avec tristesse le décès de Pierre-Yvon Tremel maire de Cavan et sénateur des Côtes d’Armor. C’était un élu proche du peuple et qui ne ménageait pas ses efforts pour ledéveloppement de sa commune et du Trégor. Il maniait l’humour comme seuls savent le faire les Trégorois et suscitait l’attachement de tous, comme l’a prouvé la foule immense qui s’est rassemblée pour lui rendre un dernier hommage, tous mêlés, émus à pleurer, gens de Cavan et des alentours, élus de toute la Bretagne, et responsables des associations culturelles.C’était aussi un homme de foi. […]

Nono, artiste invité

Corps et biens

Nouvelle

Ronan Gouézec

La bande sombre court le long du rivage, égrenant les kilomètres. Parfois noire, tantôt grise ou brune, elle est la frontière. Deux mondes étrangers vivent à ses marges mouvantes. Le dessus, le dessous. Le solide et le liquide. L’entre-deux est un univers plus complexe dont la nature est double. Les êtres qui l’occupent vivent l’alternance des flux sans imagination. Il faut rester dans la mesure si l’on veut survivre. Un rythme binaire obligé, lent, immuable, éternel.

Forts de cette connaissance intime, les lichens, têtes brûlées de la conquête végétale, ont leurs postes avancés à portée d’embruns des premières franges écumées. Ils adhèrent au minéral tels une peau pelucheuse, superbe de gris et d’ocres éclatants, défiant, dans leur bure rêche de moines soldats, l’immensité aqueuse inaccessible.

En cette claire nuit de pleine lune un imperceptible frémissement agite ces gardiens du littoral.

Un mouvement pourtant impossible, encore infime, mais fatal, vient de s’amorcer.

[…]

Poésie

Acrostiche

Loïc Robin

Principe de base : faites vos courses dans votre supérette habituelle en faisant vos achats avec discernement. Il en résultera – sur le ticket de caisse – une liste dont l’acrostiche (lecture verticale des premières lettres de chaque ligne) donnera la phrase «je vous aime». Vous ferez alors lire cette phrase par la caissière (choisie elle aussi avec discernement). Le résultat n’est pas prévisible. Dans le cas du ticket ci-contre, Violette a beaucoup ri.

Gerioù disurzh

Daniel Morvan

Ne blij ket din kaozeal
Diaes al lavar ganin
Padal, pep ger skrivet
A zigor ur bed.
Deus ar simud krin
Betek ar c’homzoù fonnus
Aze ema an hent.
Anaoud a rez hent-bann ar gerioù
War speur a-serzh ar prezeg ?
Ur veilhadeg eo ar vuhez
Ha mezvin a reer ar gerioù
Evit respont da betra ?
D’an noz a gouezh
D’an didrouz a zeu
D’ar marv a c’hourdrouz ?


Je n’aime pas parler
J’ai la parole difficile
Pourtant, chaque mot écrit
Ouvre tout un monde.
Du mutisme aride
À la luxuriance verbale
Le chemin est là.
Connais-tu la trajectoire des mots
Sur la paroi à pic du langage ?
La vie est une veille.
Et l’on se saoûle de paroles
Pour tenir le change à quoi ?
À la nuit qui se fait
Au silence qui tombe
À la mort qui menace ?

Paroles d'image

Angèle Jacq

Bizied, treid, kraban ha krabanoù,
frammoù munut ha brankoù gwervaen,
Klipenn skañv ha klipennoù ruz,
blev voulouz stoubennek
barbelet, rodellet, fuilh ha frizet
Joskenn furlukin ha pennadoù blev stank,
gwisket a nevez flour
Goloet gant dantelez
perlezennet ha piket a aour…
… Punet ha dispunet, distoube ’t ar stoub
E-giz rouedoù ar sac’h ludu gris
Paotr pe blac’h, mar plij ?

Des doigts, des pieds, des griffes à pleine poigne,
charpente menue et branches émeraude
aigrette légère et crêtes rouges
cheveux de velours duveté,
crépus, ondulés, frisottés, crêpelés,
Hure cabotine et têtes drues
Habillées de neuf délicat,
Recouvertes de dentelles
Perlées et piquées d’or,
Enroulées et déroulées,
le chanvre trompé,
comme le filet du sac à cendre grise,
Garçon ou fille, s’il vous plaît ?

L’espace lumineux d’Émilienne Kerhoas

Propos recueillis par Alain-Gabriel Monot, printemps 2006.

hopala ! : pouvez-vous présenter aux lecteurs d’hopala ! votre itinéraire personnel et poétique ?

Émilienne Kerhoas : Mon itinéraire personnel et poétique (les deux se confondent pour moi), je le situe dans l’espace-temps, c’est-à-dire dans l’invisible qui ne devient visible que par les relations qui se tissent entre les êtres, entre les êtres et les éléments, entre soi et les personnages et les auteurs des livres que l’on aime, entre soi et l’art de tous les temps, entre les morts et les vivants.

J’embrasse d’un seul coup d’oeil un paysage qui s’étend sur quatre vingts années et qui est, pour moi, un moment unique surmultiplié.

Itinéraire donc dans le sens des chemins qui s’entrecroisent (non pas errance mais chemins de traverse cependant). Avec une tentation première de tout ramener au centre qui était moi pour m’assurer que j’existais. Mais le centre est un leurre et je suis heureuse maintenant que mes chemins fusent et divergent en un vivant parcours.

J’ai neuf-dix-onze ans, je vois mon père lisant Victor Hugo à ses trois enfants. Je vois ma mère travaillant à ses robes, à ses manteaux comme à des oeuvres d’art et m’apprenant ainsi l’élégance des lignes.

À dix-sept ans, à l’Enseignement primaire supérieur de Guingamp, je découvre Rilke qui rassemble dans sa belle lumière toutes les petites lueurs que j’avais glanées, de ci de là et c’est pour moi un éblouissement lucide. Je sens poindre l’espace lumineux où respirer, enfin !

Autour de moi, je vois mourir des êtres jeunes : quatre ans, seize ans, vingt ans. Au cours préparatoire, à sept ans, à l’école religieuse, un petit film racontant l’histoire de Jésus m’avait fait découvrir, trop tôt, la douleur que les hommes infligent aux hommes, en particulier à ceux qui s’avancent très loin sur le chemin de la vérité. Parallèlement à Rilke, je lis Charles Morgan, ce romancier anglais ; dans Sparkenbroke, l’écrivain et la jeune héroïne se rencontrent dans un bois et parlent tout de suite de choses essentielles : Dieu, la nature, l’amour. Comme Rilke…

[…]

Brèves de brèves ou si vous…

VOUS SOUVENEZ DES ALIGNEMENTS DE CARNAC AVANT LEUR ENCLOSURE, vous vous rappelez sans doute les histoires que les gamins du coin – guides sauvages – racontaient aux touristes pour se faire quelques piécettes. Entre autres, l’histoire de Saint Cornély : le saint, venu propager la foi chrétienne en Bretagne, est pourchassé par une légion romaine. Parvenu devant la mer et ne pouvant aller plus loin, il se retourne et, faisant face aux Romains, il invoque Dieu, lequel transforme la légion en alignement de pierres. Rennes possède désormais son alignement. C’est une commande publique, oeuvre d’Aurélie Nemours, inaugurée le 17 juin dernier : 72 parallélépipèdes de granite gris au garde à vous, tous identiques, au milieu d’un terrain vague entouré d’immeubles, On imagine alors sans peine la légende que raconteront aux touristes martiens les gamins de Rennes en 2735 : Sainte Esdéheffe, Saint Squateur et Saint Sanpapier sont pourchassés par un escadron de gendarmerie en raison de leur foi en la vie. Parvenus devant une Résidence Interdite, ils réalisent qu’ils ne peuvent aller plus loin. Ils se retournent alors vers les gendarmes alignés pour la charge et invoquent le Seigneur. Celui-ci dans Sa bonté, transforme l’escadron en alignement de granite pour l’éternité


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